jeudi 17 août 2017

Mon café, mon drame…

Souleiman, 56 ans, est propriétaire d’un café depuis 5 ans. Il raconte sa mauvaise affaire et pointe du doigt un vrai problème, celui de la concurrence anarchique.

«J’étais le premier à m’installer sur cette avenue de la petite ville que j’habite. J’avais trouvé le coin intéressant, vide de toute concurrence, suffisamment éloigné du centre ville déjà monopolisé par plusieurs enseignes. Et puis, je ne voulais pas que mon accès à la propriété me coûte plus que l’aménagement du café. Mon souhait était d’en faire un lieu plutôt moderne où familles et amis pouvaient venir prendre une boisson, un petit déjeuner, un goûter, des glaces et des pâtisseries.

J’avais vraiment mis le paquet, côté architecture, mobilier et machines. Cet endroit où j’allais moi-même travailler devait être accueillant. J’ai dû faire appel à un architecte designer qui s’est occupé de presque tout. Beaucoup de curieux et amis venaient visiter les travaux en cours et disaient que j’allais offrir au quartier un petit joyau et que c’était une excellente initiative de ma part. Il faut dire qu’à l’époque, il n’existait dans les parages que des laiteries, des épiceries et quelques boutiques.
Mon projet se trouvait au bas d’un immeuble nouvellement construit. Il m’a fallu près de 2 années pour enfin en ouvrir les portes.
Au départ, tout allait plutôt bien. La nouveauté du lieu et les pâtisseries attiraient beaucoup de monde. Je rentrais le soir chez moi fatigué, mais incroyablement satisfait de mes recettes. Pourtant, dès les premiers jours, je me rendis compte que je serais inévitablement confronté au problème du manque de professionnalisme et de conscience de la main-d’œuvre indispensable à ce secteur d’activité. J’avais engagé 8 personnes, deux barmans, des garçons de café avec expérience et d’autres sans, ainsi que deux femmes de ménage. Pour vite démarrer, je n’ai malheureusement pas pu tester leurs compétences.
Chaque jour, j’enrageais, parce que le service chez moi était mal organisé et lent. La clientèle se plaignait d’être mal accueillie, mal servie. La propreté des lieux et de ma vaisselle laissait à désirer. Je devais gérer les absences, les retards, les disputes et la mauvaise foi de tout le personnel, allant de la simple femme de ménage jusqu’au barman. Rétablir à chaque fois l’ordre me vannait et me rendait fou.
Je remarquais aussi qu’il suffisait que je sois absent pour que tout ce petit monde, bizarrement, soit d’accord pour attester qu’il n’y avait eu aucun client. Je relevais aussi que je devais souvent renouveler mon stock, alors que ma gestion interne n’indiquait pas cette nécessité.
Je finis par comprendre ce qui se passait chez moi. Non seulement on empochait mes recettes, mais on me volait un peu de tout: du café, du thé, du sucre, des boissons, du papier, des produits d’entretien, des cuillères, des tasses, des verres… J’en arrivais souvent à renvoyer tout le monde, mais le même scenario se répétait avec les nouveaux, quelques temps après. Pour m’en sortir, j’ai été obligé de solliciter l’aide de presque toute ma famille, même celle de ma femme, ce qui en a fait jaser plus d’un. Nous n’habitons qu’une petite ville de province où les mentalités sont encore ankylosées. Mais nous avons fait fi de ce «qu’en-dira-t-on» imbécile. Le plus important pour nous était que nous puissions impérativement gérer au mieux notre établissement, pour faire cesser ce coulage et pouvoir payer nos traites bancaires.
Nous avons toujours eu le plus grand mal à nous faire comprendre de nos employés. Nous voulions les sensibiliser sur des points essentiels à la bonne marche de notre établissement, comme la propreté, leur aspect, leur courtoisie et la qualité de leur service. Tous ces points forts pour fidéliser notre clientèle et augmenter leurs revenus (les pourboires). Nos conseils ont toujours été ressentis comme du mépris à leur égard. Plusieurs fois, nous avons été victimes de sabotage sciemment orchestré, pour cause d’orgueil très mal placé. Pour constituer une équipe relativement «bonne», cela nous a coûté une perte de temps considérable et beaucoup d’argent.
Au moment où nous pensions qu’enfin les choses allaient s’arranger du côté du personnel, nous devions malheureusement faire face à un autre problème bien plus grave. D’autres cafés surgissaient tout autour de nous. Comme si notre avenue se trouvait sur une côte de station balnéaire! Peu à peu, nous avons été encerclés par des cafés, sur les deux versants de l’avenue, côte à côte et plusieurs terrasses ont été aménagées sur les trottoirs. C’est ainsi que nous avons vu partir et notre clientèle et nos employés.
En effet, quelques-uns de nos employés ont été facilement débauchés et la majorité de notre clientèle, avide de changement, nous a plantés. Tout notre coûteux investissement ne sert plus qu’à une poignée d’amateurs de café, ceux avec lesquels nous avons tissé des liens amicaux ; et à quelques gourmands qui apprécient encore la qualité de nos pâtisseries. Nous arrivons encore à remplir nos salles lors des matchs de foot. Le reste du temps, nos recettes sont miséreuses et nous ne savons plus quoi faire pour payer toutes nos charges. Notre situation ne cesse de s’aggraver au point que nous n’en dormons plus la nuit.
Actuellement, je ne vois que deux solutions à notre problème: soit vendre, soit louer mon commerce. Cette concurrence anarchique est un monstrueux et abominable gâchis.
Je me dis souvent: ces autorisations d’aménagement, d’ouverture et d’exploitation du café, que nous avons eu grand peine à avoir au départ, pourquoi n’ont-elles pas pu nous garantir une protection contre cette concurrence exagérée et destructrice? Pourquoi n’y a-t-il pas, comme pour les pharmacies, une distance réglementaire à respecter entre deux commerces de même nature et donc, dans mon cas, une distance réglementaire à respecter entre deux cafés? La libre concurrence, oui, mais pas la concurrence anarchique! Hélas, à qui dire ça? La profession n’est pas organisée et personne n’est prêt à le faire».

Mariem Bennani

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