mardi 17 octobre 2017

Moi, aujourd’hui, sans abri ?

Naja, 60 ans, est une femme désormais sans abri. Et la première à en être surprise, c’est bien elle. Elle raconte son incroyable histoire.

«J’ai été mariée alors que j’avais 16 ans à un pêcheur, le fils d’une cousine de ma mère. Je ne le connaissais pas. C’est sa mère qui m’a choisie pour lui. Elle disait qu’il lui fallait absolument caser son fils avant qu’il ne lui ramène une fille qui le détournerait des siens.

Mes parents, eux, ne s’opposèrent pas à cette demande, sachant qu’il avait un métier et qu’il valait mieux pour moi que je sois casée pas loin du clan. Après une petite fête qui célébrait mon mariage, je me retrouvais vivant aux côtés d’un homme aux moyens très limités. Mon mari rapportait chaque jour du poisson et quelques pièces de monnaie. Il devait aussi partager ses maigres revenus avec sa famille et en consacrer un peu à son vice: le kif. Sa mère, son père, ses frères et sœurs n’attendaient que son retour de mer, comme moi, pour avoir à manger. Je menais une vie de pauvre, dans une cabane d’une pièce qui servait de chambre et de cuisine, attenante à celle de mes beaux-parents. Je n’avais pas le droit d’aller chez eux pour manger; je m’y rendais chaque matin juste pour y faire le ménage et la lessive. Parfois, lorsque la pêche n’avait pas été bonne et que mon mari passait voir sa famille en premier et mangeait avec eux le peu qu’il avait rapporté, je restais, moi, le ventre vide. Lui, ne se posait pas de questions… J’attendais qu’il dorme pour pleurer parce qu’il aurait été capable de me fouetter si je me plaignais. Le pire, c’était le lendemain, dès qu’il se levait, il se mettait à grogner, disant que je n’étais qu’une bonne à rien, que je ne savais même pas comment me débrouiller pour préparer un petit déjeuner correct et il sortait, m’abandonnant encore sans un sou. Mon orgueil m’interdisait d’aller chez ma belle-mère me plaindre. Je prenais souvent mon balluchon et m’en allais chez mes parents qui n’étaient pas contents de me voir. Ils savaient que je n’étais pas bien traitée, mais ne voulaient pas que nos histoires se terminent en bain de sang. Mes jeunes frères et ceux de la famille de mon mari étaient capables du pire. Bien qu’eux-mêmes sont dans le besoin, ils séchaient mes larmes et me renvoyaient chez mon mari avec quelques denrées alimentaires de base: de l’huile, de la farine, des légumes secs. Je rebroussais chemin la mort dans l’âme, sachant que je n’avais pas le choix. Ce qui était déconcertant, c’était le fait que jamais mon mari n’avait posé de question sur la provenance de ce que je lui servais. Deux années s’écoulèrent ainsi. Un soir, mon mari ne rentra pas. Il ne revint plus jamais. Il avait été emporté par les flots. Je fis donc mes adieux à cette famille et retournais chez nous. Mes parents, encore une fois, m’éloignèrent d’eux en me trouvant un emploi, dans une maison, chez un couple de retraités. C’était une chance: ces derniers étaient très gentils, me payaient très bien, m’achetaient des vêtements, me nourrissaient très bien. Je voyageais aussi avec eux, je vivais des choses extraordinaires. Je me voyais vivre auprès d’eux toute ma vie. Mais les choses ne se passèrent pas comme je le rêvais. Le décès de mon père me ramena chez nous. Je ne pouvais laisser ma mère toute seule avec mes jeunes frères. Je quittais le couple de retraités pour travailler tous les jours de la semaine dans un café. Je passais ainsi de nombreuses années à remplacer mon père et à travailler pour le bien-être de notre famille. Le temps passait. Je ne m’en rendais compte qu’à chaque fois que l’un de mes frères partait vivre ailleurs pour travailler ou se marier. Certains d’entre eux avaient fait leur vie dans le sud, très loin de notre contrée et ne venaient plus jamais nous rendre visite. Ma mère mourut, j’avais 40 ans et je revis une dernière fois mes frères et leur famille pour les obsèques. Ils parlèrent sur le champ de vendre notre petite maison. Ils se fichaient complètement de moi. Ils disaient avoir besoin d’argent pour leurs enfants et s’exécutèrent. Je ne revis plus jamais aucun d’eux. Je reçus un petit pécule avec lequel j’achetai le pas de porte d’une chambre dans une vieille maison, dans la médina. Pour survivre, je continuais de faire des ménages. Je rencontrai ensuite un homme et l’épousai, juste sur la base de la Fatiha (sans acte adoulaire). Il disait ne pas avoir de famille et que, pour transcrire notre acte de mariage, il nous fallait des papiers qu’il ne pouvait aller chercher et que nous avions tout le temps pour ça. Je n’en pouvais plus de la solitude et je n’avais pas essayé d’en savoir plus. Il travaillait comme chauffeur-livreur dans une grande société. Je m’installais donc chez lui. Il s’occupa très vite de vendre le pas de porte que j’avais et tout ce que je possédais. Il prit cet argent, promit d’en faire très bon usage et me dit qu’il me réserverait la surprise…
Trente jours s’étaient écoulés après notre mariage et l’homme que j’avais épousé me demandait déjà de me remettre au travail parce qu’il avait acheté un terrain, une «occase», disait-il, pour y faire construire notre maison. Pour cela, sans se concerter avec moi, il y avait placé mes économies et les siennes, en plus d’un crédit. Il disait aussi que, dorénavant, presque tout son salaire y passerait et que nous n’avions d’autre choix pour nous en sortir que ma précieuse aide. J’étais si heureuse, comme dans un rêve. J’étais même euphorique. Comment? Moi, propriétaire d’un terrain, aimée et protégée par un mari ambitieux? Ce bonheur avait inhibé toute forme de méfiance chez moi. J’allais vite, dès le lendemain, trouver mes anciens employeurs qui étaient ravis que je reprenne ma place. J’ai passé ainsi, encore une fois, des années de ma vie à travailler. Dès que je percevais ma semaine, mon mari m’en demandait la moitié et, avec l’autre moitié, il s’occupait des courses et du marché. J’adorais l’entendre dire qu’il gardait précieusement ce que je lui donnais, que c’était pour notre maison, qu’un jour, je le remercierai, que sur notre terrain il ferait construire une belle maison avec des salons et plusieurs chambres, une grande cuisine… J’étais tellement heureuse! Pourtant, je vivais avec un homme dont je ne savais rien et que je ne voyais que quelques soirs par semaine. Il prétextait avoir tout le temps des livraisons, souvent hors de la ville; et même les week-ends. Je ne posais pas de questions, tout me semblait normal et j’ai vécu sereine pendant des années. Jusqu’à ce qu’il s’absenta plus longtemps que de coutume. Une semaine, sans avoir de ses nouvelles, c’était trop! Je pris la décision d’aller me renseigner dans cette entreprise où je savais qu’il travaillait. Sans oser entrer, je m’adressai au portier. Je lui demandai si mon mari était là. Il me regarda éberlué et me dit que le pauvre homme est décédé depuis une semaine, suite à un accident, que c’était tellement triste, que sa femme et ses enfants étaient inconsolables, complètement ravagés par ce terrible drame et que, les pauvres, il ne leur avait rien laissé, pas même un toit à eux. Je n’avais pas besoin d’en entendre plus. Cet homme menait une double vie et profitait de moi pour l’aider à nourrir son autre famille. Je me dis que peut-être avait-il plusieurs autres femmes comme moi. Je n’attendis pas d’être expulsée de la maison où je vivais, je craignais qu’un scandale m’éclabousse. C’est ainsi que je me suis retrouvée encore une fois à la rue…».

Mariem Bennani

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