vendredi 20 octobre 2017

Ma sœur m’a volé

Salah, 55 ans, marié, travaille dans le secteur hôtelier. Ce travailleur émigré dans les pays du Golfe a été trahi par la seule et unique personne en qui il avait confiance, sa sœur. Il raconte ce traumatisme.

«Cela fait tout juste un an que je me suis permis le luxe de me marier. C’était tout simplement inenvisageable. D’abord, parce que je m’étais promis de veiller sur ma sœur et de l’installer dans la vie, elle la première. Ensuite, parce que je m’étais imposé une cadence de travail incompatible avec une vie de famille. Mais c’est surtout pour protéger ma petite sœur. Jamais je n’aurais pu la laisser tomber. Je me demande aujourd’hui ce qui a pu se passer pour qu’elle agisse comme elle l’a fait et qu’elle devienne un monstre.
Nous avions grandi orphelins et étions recueillis dans la maison d’un des cousins éloignés de ma mère. La famille de mon père ne nous avait jamais reconnus, déjà, du vivant de nos parents. Après le drame survenu chez nous, ils nous ont tout naturellement ignorés. Pour eux, nous n’étions que les enfants de cette dévergondée, ma mère. Ils racontaient à tout va qu’elle leur avait arraché leur petit prince. Lorsque j’y pense maintenant, c’est encore une douleur vive qui me noue l’estomac.

C’est assez répugnant, certaines familles n’ont aucune moralité. Parce que cet homme qu’était mon père, que Dieu ait son âme, n’était qu’un pauvre clochard, paresseux et chômeur de surcroît qui comptait sur le travail de servante de ma mère. Il était une honte dans notre Derb, capable de disparaître durant des semaines et revenir pour nous dépouiller. Il était allé jusqu’à vendre nos vêtements. C’est lui qui a mis le feu chez nous. Ma petite sœur et moi avions eu la vie sauve seulement parce que nous jouions dehors. Grâce aux investigations de tout notre voisinage, nous avions atterri chez ce cousin de ma mère qui voulait bien de nous. J’avais 13 ans et ma petite sœur 6 ans. Dans cette famille nouvelle, la vie était dure à cause des agissements de celle qu’on devait appeler «khalti». Notre tante, femme du cousin de ma mère, nous haïssait. Nous étions pour elle des envahisseurs qui lui coûtions du pain en moins et du travail en plus. En revanche et fort heureusement, nos cousins et cousines, eux, nous aimaient bien.
Durant tout le temps passé chez eux, j’ai tant de fois consolé ma petite sœur en essuyant ses larmes, parce qu’elle avait été privée d’un morceau de pain ou battue pour avoir mis ses doigts dans un pot de confiture. Je lui faisais également la promesse solennelle que jamais je ne la laisserais tomber et que je ferais l’impossible pour qu’un jour je m’en sorte et que je la choie. C’est ce que j’ai fait durant 30 ans, mais aujourd’hui, je ne me remets pas qu’elle ait pu me voler.
La chance m’avait souri après les obstacles pour poursuivre mes études. Cette chère tante était en plus d’une jalousie obsessionnelle. Elle m’en avait fait voir de toutes les couleurs. Mais j’avais eu l’immense opportunité d’aller travailler aux Emirats. Ma vie allait changer puisqu’enfin je pus gagner ma vie correctement. Je n’ai jamais oublié la promesse que j’avais faite à ma sœur. Je l’ai prise en charge jusqu’à ce qu’elle se marie et même après. Chaque mois, j’adresse aussi un petit mandat à ma tante. Sans cette famille, que serions-nous devenus, ma petite sœur et moi?
J’étais enfin heureux jusqu’à ce que j’eus la malencontreuse idée d’avoir de l’ambition. Il y a 10 ans, en vacances dans le pays, j’ai pu acquérir un minuscule lopin de terre en zone économique. Ma sœur m’avait proposé de s’occuper, elle et son mari, de la construction de ma maison. Je trouvais l’idée fantastique. D’ailleurs, pour faciliter certaines opérations administratives, je lui avais fait une «ouakala» (procuration), l’acte ayant été transcrit par un adoul pour lui déléguer les pleins pouvoirs. Une fois construite 3 ans plus tard, je proposai à ma sœur d’y installer sa petite famille. Ça lui permettait de ne pas avoir de loyer à payer et moi, je savais mon bien entretenu et protégé. De toutes façons, j’étais célibataire endurci. Vivre ma retraite, sans ma sœur et sa petite famille, ça n’avait aucun sens. Je continuais de vivre aux Emirats, y travailler et être le protecteur de ma sœur. Je n’avais jamais songé à me marier jusqu’à ce que je rencontre, il y a un an, cette jeune femme, marocaine, travaillant dans le même secteur que moi. Il fallait que nous fassions connaissance avec les familles, l’une et l’autre. Nous avons été reçus pompeusement par ma belle-famille. C’est du côté de ma famille qu’une surprise de taille m’attendait. Lorsque nous nous sommes rendus chez ma sœur, elle nous a réservé un accueil presque glacial. Etait-il possible que ma sœur, que j’ai tant soutenue pour son bien-être et celui de sa petite famille, se comporte comme les malfrats de la branche paternelle? C’était autre chose, je ne le sus que lorsqu’elle me tira à l’écart pour me parler en tête à tête. Elle me suggéra de prendre une chambre d’hôtel pour ne pas indisposer mon épouse, la maison était trop petite et les enfants trop bruyants. Extrêmement vexé, je lui rétorquais assez violemment que ses prétextes étaient du bidon et qu’elle ne pouvait se permettre de nous mettre à la rue et qu’il ne fallait pas qu’elle oublie que j’étais quand même chez moi. Ma sœur, me répondit froidement, sans sourciller, ni me ménager, que le terrain m’appartenait peut-être, mais que les murs étaient les siens et que donc elle était sûrement plus chez elle que je n’aurais pu l’être. Jamais je n’aurais pu imaginer que ma propre sœur, celle en qui j’avais une confiance aveugle, m’aurait roulé de cette façon. Sur le moment, je ne voulais pas que mon épouse sache quoi que ce soit de cette affaire. J’ai fui le scandale pour aller m’installer à l’hôtel. J’ai tant prié le seigneur pour que tout cela ne soit qu’une ruse féminine pour m’amener à lui céder la maison. Mais hélas, j’étais déjà devant le fait accompli. Ma sœur avait bien et bel tout trafiqué en toute légalité et c’est moi qui lui en ai donné le droit avec la procuration. Depuis, je ne cesse d’essayer de trouver une solution à mon problème. Je ne me résous pas à l’idée de saisir la justice. Ma sœur est ma seule famille et puis, c’est en grande partie de ma faute. En même temps, faut-il que je lui cède le fruit de plus de 30 ans de travail et d’économies?».

Mariem Bennani

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