jeudi 23 novembre 2017

Je veux à tout prix paraître jeune…

Tawfik, 70 ans, est retraité et père de famille. Garder l’aspect jeune à son âge, il en supporte les conséquences. Voici son récit.

«J’ai un peu trop abusé de la chirurgie plastique. C’est catastrophique! Hélas, je n’ai plus que le choix, maintenant, de m’accepter tel que je suis. Lorsque je m’y étais mis, je ne me sentais pas vieux. Il y avait seulement que je haïssais mon image que je trouvais laide. Je me pose souvent la question de savoir comment j’ai pu en arriver là. Surtout moi qui critiquais tant toutes ces femmes qui ne déposaient jamais leurs armes face à leur pire ennemi: le temps. Je faisais si souvent le pitre en dupliquant leurs manières ou stratagèmes qui consistaient à dissimuler leur âge. Cette grande obsession de la fatalité du temps sur leur personne, que je traquais sournoisement chez elles, a fini par me coincer également. Soit leur virus s’est niché dans mes neurones sans que j’y prenne garde. Soit, j’ai été sous le joug de la «loi du retour». Ou alors, carrément, c’est à cause de ces foutus selfies.

Je me souviens que je ne cessais de charger durant des années une mégère de collègue très atteinte par la phobie de l’âge. Pour avoir l’aspect jeune, elle s’était fait refaire le tout. Même ses vêtements de prédilection étaient le jean, la chemisette et le blouson repetto. Pour ne pas se trouver en porte-à-faux avec la respectabilité vestimentaire exigée par notre entreprise, elle perchait sur des talons hauts, mais toujours compensés. Par vengeance contre ses propres démons, elle était la méchanceté incarnée à l’encontre de la jeunesse qui composait notre staff. Pour lui faire ravaler ses coups bas, je n’avais qu’à lui balancer un «tiens, ce matin, la cinquantaine, tu la portes comme un gant, ma vieille!». J’étais à peu près certain que je pouvais compter sur une longue absence dès le lendemain, pour quelques énièmes retouches au bistouri.

Aujourd’hui, je comprends mieux ce qu’elle devait endurer.

Et puis, il n’y avait pas qu’elle. J’ai une cousine qui refuse de vieillir. Elle continue depuis 35 ans de raconter qu’elle a été à l’école avec ma jeune sœur. Même si des photos de famille prouvent qu’elle était déjà une jeune femme bien accomplie à la naissance de cette dernière. Cette maladie qui consiste à mentir sur son âge, elle l’a héritée de sa mère. Ma tante -et non sans raisons- s’attaque à toutes les femmes de sa génération et même aux plus jeunes. Toutes sont mitraillées avec des rictus et claquements de la bouche suivi d’un «meskina, je ne l’ai pas reconnue. Mon Dieu, qu’est-ce qu’elle a vieilli!». Insistant sur le «i» final pour marquer le terrible constat. Les autres ont vieilli, pas elle!

Avec ma belle-mère aussi, j’ai eu quelques bonnes surprises. Je n’ai jamais apprécié sa compagnie. C’est pourquoi je l’évitais. Mon chenapan et turbulent de fils était ma meilleure excuse. Mais parfois, il fallait obligatoirement lui rendre visite. L’ultime avait été celle où mon petit diablotin lui avait dit qu’il ne l’aimait pas, parce qu’elle était vieille. Ma belle-mère, déconcertée et contrariée par ce qu’elle avait entendu de la bouche d’un enfant de 5 ans, lui avait répondu du tac au tac: «Il faut que tu saches, mon enfant, que les WC sont petits, alors que les mosquées sont grandes». Mon fils ne pouvait comprendre ce que voulait dire cette métaphore, mais moi, oui. Elle s’est tournée ensuite vers mon épouse pour lui dire que notre enfant était vraiment insupportable. Aussi qu’il valait mieux pour tout le monde que ce soit elle qui vienne chez nous la prochaine fois.

J’ai tant amusé la galerie avec ces petites anecdotes, jusqu’à ce que je sois, moi aussi, rattrapé par la vieillesse, cette fatalité de l’existence. De la chirurgie plastique, il n’en était pas question à cette époque. Cette idée m’est venue plus tard. J’avais commencé par me laisser pousser les cheveux jusqu’à ce qu’une longue mèche puisse recouvrir ma calvitie. Quelle bêtise! Il suffisait d’un coup de vent pour qu’elle s’ébouriffe et que les moqueries fusent. Après, j’ai livré bataille à mes cheveux blancs. Qu’importe l’endroit où ils apparaissaient: à la pince à épiler, je les arrachais. J’en avais tellement marre de cette guerre que je me suis vu obligé de les teindre. Je n’étais pas au bout de mes peines. Cette satanée repousse m’en a fait voir des vertes et des pas mûres. Pour la camoufler, j’avais finalement opté pour le rimmel de ma femme. En hiver, çà allait, mais en été, ce fard dégoulinait. Inutile de décrire ma tête, parce que je l’étalais partout. Voilà qu’on me baratine encore avec la transplantation. Même pas en rêve! C’est terminé pour moi le scalpel! De toute façon, ma tête d’œuf n’est pas sans avantages. Pour les sillons très creux sur mon front, joues et menton, je les pulvérisais au botox jusqu’à ce que ma silhouette m’interpelle. Je n’avais pas hésité alors à dire adieu d’un seul coup à mon bide en goutte d’eau, à mes bras et cuisses flasques et à mes rides. Tout avait été tendu de la tête aux chevilles. Résultat final satisfaisant? Rien du tout! Il n’y a eu que le praticien et ses assistantes pour me faire des éloges. J’ai de plus en plus de mal à m’habituer à mon nouvel aspect. Je regrette vraiment d’avoir été pris au piège de ce refus de la vieillesse et de m’être embarqué dans cette galère qui n’était pas donnée. J’aurai mieux fait de m’attaquer à autre chose et placer mon argent intelligemment. Dans la rue, si on se retourne sur mon passage aujourd’hui, ce n’est certainement pas par admiration. On rit de moi sous cape. Le pire est que je le vois. J’ai vraiment l’impression d’être une curieuse bête de cirque. Il n’y a que sur les photos que je me trouve beau; d’ailleurs je les poste sur le net. Il ne reste que ça pour booster mon ego! Et puis, toute cette mascarade n’a nullement empêché la nature de faire son petit travail de sape».

Mariem Bennani

Voir aussi

Ils ont volé le stage de mon fils!

Karima, 48 ans, infirmière, mariée, a un enfant. Cette femme nous relate une histoire déconcertante …

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Inscrivez-vous gratuitement à la newsletter du Reporter

Pour recevoir les dernières actualités et mises à jour de notre équipe.

Félicitations vous êtes bien inscrit(e) !

En poursuivant votre navigation, vous acceptez l'utilisation de cookies afin de réaliser des statistiques d'audiences et vous proposer des services, contenus ou publicités adaptés selon vos centres d'intérêts. En savoir plus.