vendredi 20 octobre 2017

Je regrette d’être né homme

Abdelkader, 38 ans, commerçant, est marié et père de 3 enfants. Sa particularité? C’est un homme jaloux de la tranquillité de sa femme au foyer. Il explique…

«Depuis quelques temps, j’en suis à regretter de ne pas être né femme. Ce n’est pas d’un problème de sexualité qu’il s’agit, c’est autre chose.
Je suis désespéré, je me sens exploité et lésé dans mon couple, parce que je suis le seul à travailler trop.
J’ai déjà passé ma jeunesse à faire le travail des hommes et des femmes. Je croyais qu’en me mariant, les choses allaient changer pour moi. Eh bien, non, c’est pire et je ne le digère pas. J’ai même peur aujourd’hui des conséquences de ma révolte intérieure.
Je suis né dans une famille de 13 garçons. Ma mère souffrait de ne donner naissance qu’à des garçons et jamais à des filles. Elle n’a d’ailleurs jamais cessé de rêver de donner naissance à un bébé fille. Même après qu’elle ne puisse plus enfanter. Je ne sais si c’était par coquetterie féminine ou par ignorance, mais même en avançant dans l’âge, elle espérait toujours en avoir.

Mon père, lui, se fichait complètement d’avoir un ou 20 enfants. L’essentiel pour lui était d’assurer l’héritage et l’exercice de son métier d’agriculteur dans la famille. Parce que, franchement, il lui en fallait de l’aide ! Je l’ai toujours vu se quereller avec ma mère à cause de cela. Mais elle aussi réclamait de l’aide. C’est pourquoi d’ailleurs elle désirait tant avoir une fille. Et nous tous, dès notre plus jeune âge, nous avions appris à faire de notre mieux pour ne jamais les laisser seuls face à leurs besognes dans les champs, dans les étables, dans les souks et –y compris- à la maison. Bien sûr, nous sommes tous allés à l’école, mais la majorité d’entre nous en a abandonné les sentiers pour ne se consacrer qu’au travail de la terre et de l’élevage. Aujourd’hui, nous sommes quelques-uns à ne plus vivre à la campagne. J’ai des grands frères et des petits frères, certains sont mariés et d’autres pas encore. Ceux qui vivent en ville se sont tous installés en tant que commerçants, comme moi. Moi, je vis dans la capitale. Je m’y suis marié et je tiens une épicerie où je vends des denrées alimentaires et des légumes et fruits. Mon épouse ne travaille pas; elle s’occupe de la maison et des enfants. Lorsque j’avais décidé de me marier, j’étais convaincu de faire le bon choix en épousant une fille de condition modeste, sans instruction. Me croyant futé, je ne rêvais en vérité que d’être enfin débarrassé des corvées ménagères qui me dépitaient au plus haut point. A cette époque, je vivais dans un studio avec mes deux jeunes frères (il y en a eu d’autres entre-temps). Ce n’était vraiment pas facile de m’occuper d’eux, de les éduquer comme une mère l’aurait fait et de travailler comme un père. Ils étaient étudiants et moi j’avais une carriole que j’emplissais de fruits que je vendais. Je convoitais la jeune fille qui venait souvent se ravitailler chez moi. C’est elle qui est devenue mon épouse. Tout chez elle correspondait à mes idiotes aspirations. J’imaginais une vie de couple où je serais une sorte de petit prince choyé, n’ayant pour mission principale que de nourrir ma famille et de la protéger… Où mon épouse ne serait qu’une femme au foyer occupant ses journées à rendre notre domicile propre et accueillant. Qu’elle s’occuperait de me mitonner de bons petits plats. Et qu’elle s’occuperait très bien de nos enfants et de leur éducation. Une vie que je rêvais moins ardue et qui m’aurait permis de faire des affaires, de gagner plus et d’améliorer notre confort. Mais rien de tout cela ne s’est réalisé. Je suis le bougre, le mulet, celui qui porte sur son dos les responsabilités d’un boulot, d’un foyer. Lorsque je compare mon état physique et moral à celui de ma femme, je crève de rage tout simplement. Mon travail est fatiguant, il nécessite de l’amabilité et de la serviabilité. Je suis le premier à ouvrir et le dernier à fermer. Dans ma boutique, je fais le ménage, je passe mes commandes, les réceptionne et les range tout en assurant le service. J’en fais de même avec mes légumes et fruits. Il m’arrive même de dépanner des clients qui n’ont pas le temps d’écosser les petits pois. Je nettoie et épluche tout, du moindre bouquet de coriandre et menthe aux légumes pour le couscous ou les tagines. Je découpe même des kilos de frites. J’ai une clientèle qui m’appelle au téléphone pour ses commandes du jour. En majorité des femmes qui travaillent et qui doivent assurer les repas de la maison, alors que la mienne se permet de geindre tout le temps. Aussi, je prends tous mes repas sur place pour ne pas perdre de temps. Je travaille comme un fou, tandis que ma chère femme passe ses journées à regarder ses feuilletons, à faire des siestes et à s’occuper moyennement d’une maison et de trois bambins. Elle n’a pas de linge à faire: je lui ai acheté une machine à laver et d’autres robots ménagers. Elle n’a jamais de courses à faire, puisque je rapporte tout à la maison. Tout ce qu’elle me demande, je le lui offre. Lorsque je la regarde, ses traits sont reposés. Elle n’a pas une seule trace de fatigue sur le visage. Ce n’est pas comme moi: mes cernes virent au noir et mes rides se creusent comme des ravins.
C’est qu’en plus, elle trouve le moyen de se plaindre d’avoir trop de travail avec des enfants qui passent les trois quarts de leurs journées à l’école, cinq jours sur sept. Alors là, je perds tous mes moyens… Et je pleure toutes les larmes de mon corps parce que je ne peux vraiment pas faire plus… Je suis tellement amer de n’avoir aucune reconnaissance que j’en arrive à regretter de n’être pas né femme!».

Mariem Bennani

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