lundi 25 juin 2018
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A Lakhmiss Dadès, le combat des femmes des roses…

Samedi 24 mars, 7 heures et demie. Le village Lakhmiss Dadès, à 30 km de Kalaat M’gouna, n’était pas encore réveillé quand l’autocar nous y a déposés, après près de 13 heures de route. A cette heure, l’animation ne battait pas encore son plein, dans cette petite commune rurale coincée entre la vallée et l’Oued Dadès, à 500 kilomètres de Casablanca.

Dans cette petite commune, les habitants cultivent les céréales, les figues, les olives, mais surtout la «rose damascena», l’une des plus célèbres et des plus anciennes fleurs connues des parfumeurs. Néanmoins, cette fleur qui, depuis quelques années, est au cœur d’un modèle économique local, ne bénéficie toujours pas aux agriculteurs de cette commune de 17.000 habitants. Les infrastructures ne suivent pas. Les écoles existantes sont dans un état de délabrement et le manque de personnel soignant est encore à déplorer.  

A Lakhmiss Dadès, à 1.400 m d’altitude, le quotidien, qui y est dur, a poussé les jeunes à quitter le village pour aller travailler en ville.

Attendre un mari…

Mais les femmes -pour qui la vie est particulièrement rude- sont, quant à elles, condamnées. Ici, à partir d’un certain âge, les filles sont obligées de rester à la maison et d’attendre leur mari. Elles sont rares celles qui ont obtenu un baccalauréat. Sans niveau scolaire significatif, ou même sans avoir été scolarisées, ces femmes se doivent de lutter avec persévérance, pour subvenir à leurs besoins et à ceux de leurs enfants. Le Reporter est allé, ce samedi 24 mars, à la rencontre de ces femmes que l’on n’entend toujours pas. Dotées d’une grande volonté et bien décidées à changer leur vie et celle de leurs familles, Zahra El Aouani, Zahra Rahoui, Rkia Aboutaleb et Fatéma El Aouani ont décidé de sortir de l’ombre et de lutter pour l’amélioration de leurs conditions de vie.

Puis vint l’idée des roses !

Il y a encore six ans, ces femmes, qui semblent unies comme les doigts d’une seule main, étaient pour la plupart d’entre elles «femmes au foyer». Elles mènent un combat, depuis 2011 (date de la création de leur coopérative «Taytmatine», première coopérative dans la région), qui se fait appeler «rose damascena».

A Kalaat M’gouna, la culture de la rose se répartit sur 5 communes (Souk Lakhmiss Dadès, Aït Oussif, Aït Drasse Sahel Ouest, Aït Drasse Sahel Est et Ighil Noumgoune). Cette culture a longtemps été marquée par des productions familiales. Les surfaces sont réparties en de petites parcelles de 150 m2. Chaque famille possède entre 4 à 5 parcelles, communément appelées Al Ichr. Une culture qui fait de Kalaat M’Gouna la capitale de la Rose dans le Royaume et même en Afrique. Sauf que la production de la rose n’est pas encore à la hauteur des attentes. Elle se situe entre 0,8 kg et 1,4 kg par mètre linéaire. La production totale se situe entre 3.500 et 5.000 tonnes par an. Ce qui est loin de faire du Maroc un pays qui pèse lourd devant la Bulgarie qui monopolise la production mondiale.

En vivre et s’émanciper

Depuis quelques années, la production tend à s’émanciper sous l’impulsion de femmes enthousiastes et passionnées. Parmi elles, Zahra El Aouani, Zahra Rahoui, Rkia Aboutaleb et Fatéma El Aouani (quatre des douze femmes membres de la Coopérative «Taytmatine»). Elles ont choisi de faire de cette activité leur gagne-pain. Le pari était difficile à relever, au départ. Mais, en sept ans, la présidente, Zahra Et Aouani et ses collègues -propriétaires, chacune, de petites parcelles de roses- ont vu leur vie se transformer. Aujourd’hui, déclare Zahra, le résultat est satisfaisant. Elles se rendent à des réunions et à des salons professionnels et ont désormais un revenu décent.

Parties de rien, ces femmes sont aujourd’hui bien déterminées à s’imposer dans un monde agricole où les femmes ne sont pas toujours bien accueillies par les hommes. Zahra El Aouani en sait quelque chose.

Leur SOS terrain et commercialisation

Le jour de notre visite, on l’a trouvée inquiète. «Ici, les mentalités n’ont pas encore changé», regrettait-elle. Notre interlocutrice, non sans colère, a poursuivi: « Les femmes ont prouvé aujourd’hui qu’elles maîtrisent la transformation du produit. Mais les hommes refusent de croire à notre réussite et aux efforts que nous déployons dans le cadre de notre projet». Au Reporter: nos «dames de roses» ont confié leur colère, provoquée notamment par leur incapacité de trouver des terrains vierges dans la vallée, pour y cultiver davantage de cette fleur dont les vertus sont irremplaçables. La présidente de ladite Coopérative, qui bouillonnait d’idées pour développer la production de la coopérative, expliquait. «Nous ne produisons pas suffisamment pour répondre à toutes les demandes. C’est pourquoi la Coopérative «Taytmatine» espère acquérir un terrain pour élargir notre projet. «Et comme dans la région nous avons ‘‘des terres collectives’’, la Coopérative a frappé à toutes les portes, dont celles de la Préfecture, de la Commune et de la Qiyada. Mais en vain», a déploré Zahra El Aouani. Celle-ci cite une autre raison du malaise des coopératives: la commercialisation de leurs produits. «La question de la commercialisation est l’une des difficultés qui poussent certaines coopératives à ne plus exister que sur le papier».

Exploitées par les intermédiaires !

Après plus de six ans d’existence, la production de «Taytmatine» atteint cette année trois tonnes. En 2018, la coopérative espère ramasser davantage de fleurs, à raison de 17 DH le kilo. «Il y a encore quelques années, on achetait le kilo à 4 dirhams», explique la présidente de la Coopérative. Mais, poursuit-elle, «au fil des années, au fur et à mesure que la demande augmentait, le prix augmentait également». Ce prix provoque une vive polémique. Selon «les dames des roses», cette évolution ne profite pas encore aux coopératives, ni d’ailleurs aux agriculteurs. Puisque, constatent-elles, les intermédiaires continuent de faire preuve de voracité. «Le secteur de la rose connaît, malheureusement, le monopole des intermédiaires. Ces derniers, qui ont une connexion avec des sociétés exportatrices dans des villes comme Casablanca, imposent leur loi», précise Zahra El Aouani. Pourtant, selon cette dernière, la demande est là.

Encore des problèmes, encore des défis…

«La demande existe et les produits de notre coopérative sont naturels et d’une qualité supérieure. Les acheteurs que nous avons rencontrés, lors des salons auxquels nous avons assisté, grâce à l’ADA (Agence de développement agricole), veulent nos produits. Nous avons d’ailleurs plusieurs commandes dans ce sens. Mais, comme nous ne pouvons pas encore exporter par nous-mêmes nos produits, nous devons passer par des intermédiaires, dont notamment une société à Casablanca et le GIE à Agadir. Le problème est que nous sommes obligées d’attendre longtemps, parfois une année, avant de toucher notre argent», tient à expliquer Zahra El Aouani, qui ne manquera pas de nous confier un autre problème. D’ici une année, dit-elle, les femmes «Taytmatine» (sœurs) devront chercher un autre local pour leur distillerie. «Le propriétaire du terrain, sur lequel nous avons construit notre distillerie, nous demande de quitter les lieux. Il nous a donné un délai, jusqu’à l’année prochaine, pour le faire», regrette-t-elle mais sans pour autant paraître déprimée.

Et en attendant, le festival des roses de Kelaat M’Gouna !

«La rose demeure un outil efficace de lutte contre la pauvreté et il faut continuer notre travail, dans le cadre de la Coopérative ‘‘Taytmatine’’. Nous sommes donc décidées à vaincre tous les obstacles», confie-t-elle en dévoilant au Reporter les murs de la distillerie.

Le jour de notre visite, les femmes préparaient une commande qui devait être envoyée, le dimanche 25 mars, à une société à Marrakech.

A quatre semaines du Festival des roses, durant lequel Kelaat M’Gouna, la capital locale, est en pleine effervescence, les femmes de la Coopérative «Taytmatine» redoublent d’efforts. En effet, depuis quelques jours, elles engagent une course contre la montre pour mener à bien les derniers préparatifs, avant la tenue de ce Festival. Dès le 15 avril, la vallée de Dadès se mettra aux couleurs de la rose, durant plus de quatre semaines de cueillette. Très tôt le matin, ces femmes et les employés recrutés par la Coopérative pour l’occasion vont ainsi s’activer dans les vergers, pour récolter les célèbres roses «damascena» qui agrémentent les haies bornant champs de blé et potagers et dont  la plantation s’effectue entre novembre et février.

Reportage réalisé à Souk Lakhmiss Dadès par Naîma Cherii

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