mercredi 23 mai 2018
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Najat Ikhich Présidente de la Fondation Ytto

«Il est temps de réviser le Code de la famille»

A l’occasion de la Journée internationale de la femme, Najat Ikhich, présidente de la Fondation Ytto pour l’hébergement et la réhabilitation des femmes victimes de violence, n’y va pas par quatre chemins pour dire que le 8 Mars ne doit pas être réduit à une simple fête. Pour elle, le Maroc a enregistré une nette régression en matière d’égalité hommes-femmes, d’où la nécessité de conjuguer les efforts pour une révision des lois et un changement des mentalités, en faveur d’une véritable émancipation de la femme marocaine.

Comme chaque année, le Maroc célèbre le 8 Mars, la Journée internationale de la femme. Quel bilan d’étape faites-vous de la situation de la femme dans le Royaume?

Comme vous le dites, le 8 Mars ne doit pas être réduit à une simple fête ou une journée sans lendemain. Cette journée doit normalement devenir une occasion pour évaluer nos acquis et les réalisations de notre pays en matière d’égalité entre les deux sexes. Malheureusement, force est de constater que, durant les dernières années, le Maroc a enregistré une régression inadmissible dans le domaine de l’égalité des genres. Jusqu’à présent, les projets de lois sur la protection des femmes face aux violences auxquelles elles sont confrontées quotidiennement, ne reflètent pas le cahier revendicatif du tissu associatif spécialisé dans la défense des droits des femmes. 

La parité, elle, reste contestable et sans réactivité positive de la part du gouvernement. L’application du Code de la famille, avec les textes ambigus de ce dernier, piétine encore et laisse la porte grande ouverte à tout abus, surtout lorsqu’il s’agit du mariage des mineures, de la polygamie, etc.  Quant au volet lié à la scolarisation des jeunes filles et des femmes, nous avons enregistré, à l’occasion des caravanes que nous avons menées au sein de la Fondation Ytto, que l’analphabétisme chez la femme enregistre des taux insoutenables, surtout dans le milieu rural. En ce qui concerne la santé de la femme marocaine, je vous laisse imaginer la gravité de la situation. Les chiffres et les statistiques concernant la mortalité infantile et maternelle témoignent de la gravité du phénomène, face au silence des responsables.    

La Fondation Ytto dont vous assurez la présidence assure l’hébergement et la réhabilitation des femmes victimes de violences. A ce jour, combien de femmes violentées ont-elles bénéficié de vos services?

Notre centre de Derb Moulay Chérif pour les femmes et les filles en situation difficile, à Hay Mohammadi (Casablanca), assure l’accueil, la réhabilitation, les formations professionnelles, le renforcement des capacités et la réintégration économique des jeunes femmes victimes de violences. Pour ce qui est de l’hébergement, nous n’avons pas encore le droit de l’offrir aux victimes des violences. Nous accueillons environ 1.500 bénéficiaires par an de façon directe et plus de 2.000 de façon indirecte, via le programme de sensibilisation, d’orientation et de réintégration socio-économique, outre les 5.000 bénéficiaires qui profitent des activités et des services sociaux offerts par la caravane sociale que nous organisons chaque année.

En mettant en place en 2004 le Code de la famille, le Maroc a voulu renforcer le principe d’égalité entre les hommes et les femmes. Est-il parvenu à réaliser cet objectif?

Pour parvenir à une égalité parfaite entre les  hommes et les femmes, il faut mettre en place des lois en faveur des femmes marocaines. Le Code de la famille représente une sorte de consensus, ce qui explique les contradictions dans la formulation de ses articles. Il n’existe pas, à ce jour, un tribunal qui exige une expertise, avant de donner la permission de marier une mineure. Pareil pour la polygamie, le Code de la famille ne l’a pas clairement interdite; il en a seulement donné l’impression. Malheureusement, cette pratique a la peau dure dans la société marocaine.

Des voix appellent à la révision de la «Moudouwana». Pensez-vous que ceci  est nécessaire et comment?

Il est temps de réviser le Code de la famille. Je dirais même que nous sommes en retard par rapport à cela. Ce Code, dans sa version actuelle, ne peut en aucun cas mettre fin aux violences  juridiques auxquelles sont exposées les femmes et qui sont la cause de beaucoup d’autres violences psychologiques, sociales et économiques, ce qui engendre des drames familiaux.  Il est temps d’adhérer au projet de société démocratique par un changement de lois, pour instaurer l’égalité, afin que les femmes vivent concrètement dans un pays qui reconnaît leur statut de citoyennes et valorise leurs compétences.

Que reste-t-il à faire pour permettre une véritable émancipation de la femme marocaine?

Il faut croire en les compétences des femmes marocaines et leur permettre de vivre comme citoyennes à part entière. Jusqu’à présent, la représentation des femmes au niveau des postes de décision est en deçà des attentes. Les femmes sont sous-représentées dans les conseils communaux et, de ce fait, n’ont pas la possibilité d’imposer des politiques basées sur le genre. Il ne faut pas négliger le rôle de l’école dans la promotion de l’égalité des genres.

Comment s’organise, au sein de votre Fondation, la réinsertion socio-économique des femmes victimes de violences?

C’est tout un programme, avec des axes variés selon les couches sociales, la nature des violences subies, les résultats du suivi psychologique et le niveau de formation des femmes violentées. Après chaque cycle de formation, nous dotons les bénéficiaires d’un certificat de fin de formation. Par la suite, elles sont tenues de passer un examen avec l’Entraide nationale, pour pouvoir décrocher un diplôme qui leur permet d’accéder au marché de l’emploi. Nous œuvrons également aux côtés des femmes qui souhaitent créer leurs propres coopératives, entre autres projets générateurs de revenu. L’objectif final est de permettre aux femmes marocaines de se prendre en charge, l’autonomie financière étant un gage d’émancipation et d’épanouissement de tout être humain.

Propos recueillis par Mohcine Lourhzal

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