jeudi 23 novembre 2017

Mohamed Benhammou, Directeur du Centre Marocain des Etudes Stratégiques

La crise du Golfe, une bombe à retardement

Quelles sont les causes qui ont conduit à la crise qui sévit aujourd’hui entre les monarchies du Golfe?

Ce sont des causes profondes qui nous placent, nous, dans un contexte de crise inédit dans la région. Ce que l’on a relevé depuis 1995, plus particulièrement depuis l’arrivée au pouvoir de Cheikh Hamad (Emir du Qatar), c’est une sorte de guerre froide entre le Qatar et ses voisins de la région.

Que veulent les Etats du Golfe en pointant du doigt le Qatar?

Ils veulent qu’il mette fin à ce qu’ils considèrent, eux, comme une ingérence dans les affaires intérieures, une instrumentalisation des oppositions, une utilisation à outrance de la satellitaire «Al Jazeera», essentiellement, avec d’autres chaînes médiatiques, comme des armes de guerre et de déstabilisation et une autre forme d’accueil des opposants. En outre, c’est une entreprise de financement de plusieurs chantiers de bouleversement et d’instabilité, en plus du soutien et du financement à ce que les pays du Golfe considèrent comme groupes terroristes ou à certains individus largement impliqués dans l’entreprise terroriste. Donc, autant de questions qui déchirent le Golfe et qui ont mis ses relations à dure épreuve.

Ces déchirements et autres contradictions ont éclaté dans plusieurs théâtres de conflit.

Les conséquences?

Les conséquences de cette situation, nous les avons vues en Irak, au Liban, au Yémen et en Lybie, entre autres.

Mais que cherche le Qatar en voulant chambouler l’ordre établi?

Le Qatar cherche à avoir une influence dans la région et, au-delà, à exister au sein d’un contexte régional dans lequel se trouvent d’autres acteurs, à être visible sur le plan international.

Les conséquences?

C’est une réaction dure et rapide de la part, principalement, de l’Arabie Saoudite qui considère les activités du Qatar néfastes à la stabilité et à la cohésion de la région.

Ils s’inscrivent, selon les monarchies du Golfe, dans des agendas qui ne sont pas forcément les leurs et qui versent dans des agendas régionaux ou internationaux peu positifs par leur action envers les pays du Golfe.

L’Arabie Saoudite est dans tous ses états…

Normal, de son point de vue. Les agissements du Qatar sont jugés par Ryad anti-saoudiens et aussi anti-émiratis et anti-bahreïnis.

On comprend difficilement comment un petit pays, comme le Qatar, peut provoquer une telle crise dans la région.

L’argent et les moyens financiers, sont les piliers du pouvoir. Le Qatar est considéré aujourd’hui comme l’un des pays les plus riches au monde. Nous sommes face à un pays dont la superficie ne dépasse pas 92.000 m2, avec une population nationale qui ne dépasse pas 250.000 habitants, une population globale de 2 millions d’habitants et une énorme rente gazière et pétrochimique. Le Qatar a donc su tirer profit de cette fortune importante. Ce qui lui a permis de mixer ses intérêts avec ceux de plusieurs autres Etats et lui donne, aujourd’hui, l’envie de jouer un rôle.

On l’a vu avec une politique et une diplomatie d’influence qu’il a mises en place, qui lui permettent d’être visible sur la scène régionale et internationale.

Cette prétention du Qatar est-elle légitime?

C’est légitime à mon sens de vouloir jouer ce rôle. Mais on peut le faire sans pour autant chercher à nuire aux intérêts des autres Etats de la région.

J’estime que nous sommes dans une phase où il y a des guerres médiatiques ouvertes ici et là et aussi dans une phase où beaucoup de choses sont déballées. On commence donc à avoir une confusion entre l’information et la désinformation, dans une phase où il faut beaucoup de réalisme, de rationalisme et surtout beaucoup de sagesse.

Que peut-on reprocher au Qatar?

On peut lui reprocher beaucoup de choses et ses voisins peuvent avoir des griefs contre lui. Ils ont des arguments qui les justifient.

Et concernant la réaction de l’Arabie Saoudite et des autres pays du Golfe?

C’est une politique de pression pour amener Qatar à infléchir ses positions et éviter une escalade qui peut aboutir à la déstabilisation de la région. Aussi, l’heure est-elle à la raison. Le Qatar, pour sa part, a pris des engagements en 2014 avec les pays du Golfe.

Qu’il n’a pas respectés ?

Justement, l’une des raisons de la crise est son non-respect de ses engagements envers ses pairs. Il ne peut donc pas faire la sourde oreille et faire semblant de ne pas comprendre ce qui lui est reproché ou demandé.

Comment dépasser cette crise?

Par la négociation et des concessions de part et d’autre.

De quoi les pays du Golfe ont-ils le plus besoin?

De renouer avec le dialogue, d’instaurer une confiance entre eux, de s’acheminer vers des négociations pour sortir de cette impasse et, surtout, d’éviter l’interférence de pays étrangers à la région qui se pointent aujourd’hui.

L’Iran plus particulièrement?

L’Iran, la Turquie et d’autres en dehors de la région. Ils doivent donc se méfier des mauvais conseils des bons amis. En faisant appel à l’Iran, Qatar attise le feu qui risquerait d’embraser l’ensemble de la région. Je crois que, du côté des Qataris, ils donnent l’impression de ne pas comprendre le problème, ni les attentes et on cherche donc la solution ailleurs.

S’agissant des griefs?

J’estime qu’ils sont clairs et identifiés.

Qu’est-ce qu’on attend alors du Qatar?

Qu’il apporte des réponses.

Les griefs sont-ils fondés?

Il y a un nombre d’éléments qui sont énumérés et la solution est chez les pays du Golfe et non ailleurs.

Appelons un chat un chat…

La Turquie et l’Iran. Je ne pense pas que ce soit là la solution de la crise.

Où se trouve la solution?

Elle est dans la famille du CCG (Conseil de Coopération des pays du Golfe).

Ne peut-il y avoir de bonnes médiations dans cette crise?

Il y a des pays qui peuvent jouer un rôle de médiateur. Le Koweït l’avait fait en 2014 et essaye cette fois aussi… Peut-être avec moins de succès, du fait que la situation est encore plus complexe qu’elle ne l’a été en 2014.

La position du Qatar ne facilite peut-être pas les choses ?

Il y a justement une rigidité dans cette position qui lui est néfaste. Par ailleurs, il y a une fermeté de la part des autres monarchies du Golfe qui n’offre pas d’opportunité pour le dialogue.

Comment alors amener le Qatar à la raison, sans lui faire perdre la face?

Le Qatar est en train d’aller vers un suicide stratégique, soit par les choix qui risquent d’être pris, soit tout simplement par l’étranglement géopolitique que lui imposent ses partenaires.

Où en est-on aujourd’hui?

Je dirais que l’heure est grave au Golfe et, de ce fait, la solution doit être trouvée dans les meilleurs délais.

S’agissant de la médiation marocaine?

Je pense qu’elle est la meilleure, aujourd’hui.

Pour quelles raisons

Pour plusieurs raisons, à mon sens. Le Maroc est géographiquement loin de la région, donc il n’est pas impliqué dans tous ces problèmes. Il y a également une grande proximité affective et d’intérêts, mais aussi une proximité dans les choix avec l’ensemble des monarchies du Golfe. Il y a encore une relation de confiance qui régule ces relations avec l’ensemble de ces pays.

Le communiqué officiel du ministère des Affaires étrangères parle de neutralité…

Une neutralité constructive et positive. Le Maroc a, d’une part, expliqué nettement sa position en appelant au dialogue, en offrant sa médiation et en refusant tout soutien à l’extrémisme. D’autre part, il a refusé d’être juste un spectateur qui voit se détruire une maison commune, une partie de lui.

Une position délicate?

Délicate, oui, mais il a choisi d’être dans une position de solidarité effective et de responsabilité envers l’ensemble des Etats du Golfe par le geste symbolique de l’envoi de denrées alimentaires au Qatar, hautement significatif.

Quel est l’impact de la crédibilité de SM le Roi Mohammed VI dans la solution de cette crise?

SM le Roi a, auprès des leaders du Golfe et des peuples de ces pays, un grand respect. Je pense donc qu’il y a une attente.

Vous restez optimiste?

Je crois que la raison pourrait être trouvée par la médiation marocaine,  mais je continue de dire que la solution est très difficile et très grave.

Les risques?

Beaucoup de risques qui nécessitent que la crise soit réglée dans les meilleurs délais. Il y a des moments dans cette crise qui sont des bombes à retardement. Il y a donc lieu de veiller à ne pas internationaliser la crise, en optant pour une solution à l’intérieur de la famille arabo-musulmane.

L’objectif?

Qu’il n’y ait pas de gagnant et de perdant, mais que le Golfe gagne en tournant définitivement cette page… En espérant que la médiation marocaine réussisse à désamorcer la crise.

Interview réalisée par Mohammed Nafaa

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