samedi 22 septembre 2018

Bachir Latrach, militant syndicaliste à Jerada

«Plusieurs responsables locaux sont impliqués dans le trafic illégal de charbon»

Ils sont nombreux à s’aventurer quotidiennement dans des mines désaffectées à Jerada. Si certains parviennent par miracle à s’en sortir indemnes, d’autres risquent leur vie pour pouvoir survivre, en l’absence d’alternative économique et d’horizon professionnel, dans les rangs des jeunes. Bachir Latrach, militant syndicaliste, nous en dit plus sur la situation à Jerada. 

Le ministre de l’Energie, des Mines et du Développement Durable, Aziz Rebbah, a promis le lancement de mesures en faveur du développement économique et social de Jerada. En tant que militant et acteur associatif au niveau local, comment avez-vous accueilli cette annonce?

Aziz Rebbah a présidé une réunion avec plusieurs parties, essentiellement les représentants du «Hirak» de Jerada. Ont participé à cette rencontre des membres de la société civile à Jerada, ainsi que des élus locaux. Nous considérons, au sein du mouvement de contestation à Jerada, que cette réunion n’a répondu ni aux attentes, ni aux revendications légitimes des habitants de Jerada.

Qu’est-ce qui vous le fait dire?

La réunion avec le ministre Rebbah n’est qu’une vaine tentative de la part des autorités, pour étouffer le mouvement de protestation qui commence à prendre de l’ampleur à Jerada et fait craindre un mouvement plus large de protestation, contre la politique des responsables gouvernementaux. Ce qui me fait dire cela, c’est qu’aucun rapport n’a été dressé à l’issue de cette rencontre, pas même un procès-verbal. Ceci démontre, à mon sens, que l’Etat n’est pas sérieux dans le traitement des revendications légitimes de la population de Jerada qui a longtemps été marginalisée et délaissée, au moment où le Maroc se veut être un pays développé.

Le gouvernement  affirme  que l’appel de Jerada a été entendu. Qu’est-ce qui pousse, malgré tout, les manifestants à persister dans leur mouvement de protestation?

Le dossier revendicatif des habitants de Jerada est très riche. Les habitants de Jerada veulent que des solutions concrètes soient proposées pour leur permettre de vivre dignement, sans avoir à risquer leur vie dans des mines de charbon désaffectées.

Parmi les slogans brandis lors des manifestations à Jerada, la lutte contre les barons du charbon dans la province. Qui sont ces lobbies?

Plusieurs responsables locaux sont impliqués dans le trafic illégal du charbon extrait des mines désaffectées. En 1998, un accord à caractère socio-économique a été conclu avec le président du Conseil communal, sous le gouvernement de Youssoufi. Cet accord n’a pas porté ses fruits, puisque l’exploitation illégale du charbon à Jerada a continué de fleurir durant de longues années, sous le regard impuissant de la population locale. Il faut souligner à ce niveau qu’une grande partie de la population de Jerada souffre de maladies dues principalement à l’exploitation du charbon.

Jerada souffrirait du taux de chômage le plus élevé au niveau national. Confirmez-vous cette information?

Je n’ai pas le chiffre exact du nombre de chômeurs à Jerada. Ce que je peux vous dire, c’est qu’en effet, un grand nombre de jeunes en âge d’activité sont en chômage. Face à cette situation, ils n’ont d’autres choix que d’exercer, malgré eux, dans l’extraction clandestine du charbon qui constitue, à ce jour, l’ultime issue permettant à la population locale, non pas de vivre, mais de vivoter en espérant des lendemains meilleurs.

Depuis la fermeture des mines de Jerada, les représentants de l’Etat ont toléré l’exploitation artisanale illégale de charbon, au nom de la paix sociale. A combien estimez-vous le nombre de mines de charbon appelées «cendriers» au niveau de la province?

Depuis que l’Etat a décidé de mettre fin à l’exploitation de la principale mine de charbon, les «Charbonnages du Maroc» (CDM)», à la fin des années 90, aucune vraie mesure n’a été mise en place pour permettre aux mineurs d’avoir une autre source de revenu. Aujourd’hui, des milliers de personnes continuent d’extraire du charbon à Jerada. Selon les estimations, pas moins de 3.000 clandestins exercent en tant que mineurs et de manière artisanale à Jerada, malgré des conditions mortelles. La précarité et les conditions sociales à Jerada et dans toute la province sont inimaginables.

Que comptez-vous faire à présent, pour faire entendre votre voix auprès des décideurs, puisque les promesses gouvernementales en faveur de Jerada et de ses habitants demeurent insuffisantes à vos yeux?

Le mouvement de protestation à Jerada va se poursuivre jusqu’à obtenir gain de cause. La population de la province refuse que ses souffrances passent sous silence. Le gouvernement peut promettre ce qu’il veut, en l’absence de mesures concrètes et de plannings bien déterminés. La voix du peuple à Jerada ne s’éteindra pas comme le souhaitent certains lobbies qui craignent pour leurs postes de responsabilité. 

Que préconisez-vous pour l’avenir de Jerada?

Il s’agit de préparer la population, de former sur des métiers de reconversion, d’accompagner et d’encourager les investisseurs, de sensibiliser et d’encadrer les élites et les leaders d’opinion, de mobiliser les ressources financières adéquates et, surtout, d’investir dans des structures de management local. La reconversion des sites miniers est une affaire sérieuse. Elle doit être gérée dans la durée, avec un sens d’anticipation, ce qui manque cruellement aux responsables marocains, qu’ils soient gouvernementaux ou locaux.

Propos recueillis par Mohcine Lourhzal

Ce que veulent les habitants de Jerada

Les manifestants à Jerada appellent le gouvernement à hâter la mise en place d’un programme de développement de la province, à travers la mobilisation des ressources nécessaires et le lancement de projets d’investissement, d’infrastructures et de services sociaux, en vue de créer des opportunités d’emploi et d’assurer une vie digne au profit de la population locale. Ils rappellent qu’en l’absence d’initiatives qui iraient dans ce sens, les protestations dans la province vont aller crescendo, ce qui n’est bon ni pour la région, ni pour le pays et encore moins pour son image aux niveaux régional et international.

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