mercredi 16 août 2017

Benkirane et la parole publique

Le chef du gouvernement, Abdelilah Benkirane, vient d’essuyer les foudres de l’ensemble des réseaux et alliances des associations du Maroc militant pour la défense des droits des femmes, de nombre de responsables politiques et de tout ce que le Maroc compte de modernistes et de féministes…
Pendant plusieurs jours, les réseaux sociaux se sont enflammés, fustigeant Abdelilah Benkirane et sa conception du rôle de la femme, qu’il avait exposée à la deuxième Chambre du Parlement, le 17 juin dernier, lors de son «Oral» mensuel devant cette Chambre.

Mardi 24 juillet, dans l’après-midi, un sit-in a même eu lieu devant le parlement, les femmes brandissant poêles et casseroles et scandant des slogans rappelant ceux du «Printemps arabe» (Benkirane dégage, le Maroc n’est pas à toi»).
Qu’a donc dit Abdelilah Benkirane qui a déclenché une telle colère chez les femmes ?
Soyons honnêtes. Tout le monde peut réécouter le discours du chef du gouvernement devant la Chambre des Conseillers (video sur youtube). Il n’a jamais dit que les femmes ne devaient pas travailler. Au contraire, il a même lancé «On ne peut pas priver la femme de son droit à l’éducation, au travail, à construire sa vie comme elle le veut… Il n’est ni possible, ni raisonnable, ni juste, de cantonner la femme dans son rôle de femme au foyer…».
Il a aussi rappelé les objectifs du plan d’action gouvernemental 2012-2016, supposé mettre en application les dispositions de la Constitution de 2011. Objectifs parmi lesquels la lutte pour l’égalité sur le marché du travail. De même qu’il s’est félicité des efforts accomplis pour améliorer l’accès des femmes à la fonction publique (accès qui a dépassé les 38% en 2012).
Mais, tout ceci n’était plus audible dès lors qu’il s’était laissé aller à une harangue qui ne relevait plus d’un discours de chef de gouvernement, mais de celui d’un chef de parti islamiste, le sien (le PJD, Parti Justice et Développement).
Se laissant emporter par une envolée lyrique, il a dit ce qu’il pensait, personnellement et ce que pensent généralement les conservateurs de son parti. Il a dit que la femme était un lustre qui illuminait le foyer. Il aurait pu s’arrêter là, mais il s’est enfoncé petit à petit, ajoutant que les maisons sont sans lumière depuis que les femmes les ont quittées. Puis, tançant les Conseillers, il leur a demandé: «Ne savez-vous pas que vous êtes aujourd’hui ce que vous êtes parce que vous avez été élevés dans un foyer illuminé par le lustre qu’était votre mère ?… Qu’il est malheureux de voir un enfant rentrer seul à la maison et ne trouver ni son père, ni sa mère»… Un discours entrecoupé de protestations des Conseillers de l’opposition qui poussent A. Benkirane à surenchérir. Il tente alors un trait d’humour sur le sujet de la modernité, affirmant: «vous avez votre modernité ; nous aussi, nous avons notre modernité»… Il s’emmêle les pinceaux, entre ses convictions qui disent une chose et les progrès chiffrés du travail de la femme (réalisés par son gouvernement) qui disent autre chose… Il frappe de stupeur l’assistance en lui lançant: «s’il ne tenait qu’à moi, le congé de maternité serait de deux ans» et, devant les hauts cris de ceux qui l’écoutent, rectifie: «ou, au moins de six mois»…
En fait, tout le problème de Abdelilah Benkirane, c’est sa conception de la parole publique.
Habitué, pendant de longues années, à haranguer les foules au nom de son parti, il n’arrive pas à construire un discours à portée nationale, qui le limiterait, certes, mais qui reflèterait son rôle de chef de majorité, non celui de chef de parti.
Si les mots de Benkirane suscitent aujourd’hui de telles réactions, c’est qu’étant chef du gouvernement, tous ses mots sont reçus comme de possibles projets de lois. Compte tenu de son pouvoir de chef d’exécutif, toutes les idées qu’il développe dans ses discours sont entendues comme étant susceptibles d’être mises en application. Quand il parle, l’opposition et les citoyens entendent décliner un projet de société. Ils ne laissent alors rien passer…
C’est donc à lui, chef du gouvernement, de s’en tenir au sens strict de la parole publique: une parole qui, dite, s’exécute.

Bahia Amrani

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