vendredi 19 avril 2019

Libertés individuelles : L’Etat de droit est-il menacé au Maroc ?

Le travesti de Marrakech au moment de son arrestation

Convoquation à comparaître adressée au travesti de Marrakech

 

Certificat médical attestant des séquelles psychologiques subies par la victime

Les cas d’agression contre autrui pour différence de convictions se sont multipliés ces derniers temps, faisant craindre une régression des libertés individuelles dans le Royaume. Sommes-nous face à des incidents isolés?

Pas un jour ne passe sans que des vidéos et des photos portant atteinte à l’intégrité physique de citoyens ne fassent le tour du web. Dernière en date, celle qui a montré un jeune homme, déguisé en tenue de femme, violemment agressé à Marrakech.

Dis-moi ce que tu portes…

Les faits remontent au 1er janvier 2019. Ce jour-là, très tôt le matin, un automobiliste, habillé en femme, a percuté un motocycliste au niveau de la gare ferroviaire de la cité ocre. Il a pris la fuite de peur d’avoir des démêlés avec la police. Mais il a décidé tout de même de revenir sur le lieu de l’accident, pour s’enquérir de l’état de santé de sa victime, légèrement blessée. Constatant son comportement douteux, quatre agents de police l’ont accosté. Il n’a pas tardé à leur reconnaître sa responsabilité dans l’accident. Aussi ces derniers lui ont-ils dressé un procès-verbal tout en mentionnant le «délit de fuite».

Jusque-là, rien d’anormal. Soudain, une foule d’individus, des curieux -comme il est courant d’en croiser dans des circonstances pareilles, surtout quand s’agit d’un accident de la circulation-, ont constaté l’aspect vestimentaire du conducteur de la voiture. Ils l’ont alors inondé d’insultes, accompagnées de violences physiques. Tout cela, en présence des quatre policiers qui n’ont rien fait pour protéger l’automobiliste. Et, pour justifier leur intervention, les assaillants se sont présentés comme étant des défenseurs des «bonnes mœurs» au Maroc. Ils ont pris des photos et une vidéo qu’ils ont publiées par la suite  sur les réseaux sociaux. Dans la vidéo, ils ont incité les citoyens à agir pour que «la pudeur» soit préservée dans le Royaume. Ils ont peut-être oublié que le Maroc est un Etat de droit et que l’anarchie ne peut être tolérée.   

La DGSN intervient

Pour élucider les circonstances exactes de cette affaire, la Direction Général de la Sûreté Nationale (DGSN) est intervenue. Sur la base des résultats de l’enquête qu’elle a diligentée, elle a annoncé dans un communiqué avoir pris des sanctions contre les 4 responsables sécuritaires pour manquement à leur devoir.  Elle a fait savoir que ses sanctions, qui allaient de la suspension provisoire, au blâme, en passant par l’avertissement, ont concerné un commissaire de police divisionnaire, un commissaire principal, un officier de paix principal et un officier de paix. Cette annonce a tout de suite balayé le sentiment d’injustice qu’éprouvait le jeune travesti. Ce dernier a tenu à saluer, à cette occasion, le Directeur général de la Sûreté nationale pour «sa réactivité et son grand sens d’humanisme».

Les violences liées aux mœurs se multiplient

Le Maroc a connu, ces dernières années, une multiplication du nombre des affaires de violence sur fond de non-respect des «bonnes mœurs». En 2016, une vidéo a fait le tour du web, montrant 2 individus en train d’agresser sauvagement deux jeunes homosexuels, à l’intérieur de leur domicile à Béni Mellal. Ils leur ont asséné plusieurs coups à différents endroits de leurs corps chétifs. Ils ont été condamnés respectivement à 3 et à 4 mois de prison ferme.

Une autre affaire -elle continue de défrayer la chronique- concerne le lynchage d’un citoyen à Fès. En 2015, en plein mois de Ramadan, un jeune, présenté comme homosexuel, a été violemment agressé par des individus à l’intérieur de son domicile. Craignant pour sa vie, il s’est enfui et s’est réfugié dans un petit taxi. Mais le véhicule a été encerclé par la foule qui a réussi à en extirper le fugitif, avant de le passer à tabac. Là aussi, un agent de la circulation a assisté impuissant à la scène. Fort heureusement, la victime a pu s’en sortir et les agresseurs ont été arrêtés. Ils ont écopé de 4 mois de prison chacun. 

Encore, en juin 2018, une vidéo de quelques secondes a fait le tour des réseaux sociaux, montrant deux jeunes femmes poursuivies par un groupe de jeunes, avant d’être agressées verbalement. Les faits, liés à des tenues vestimentaires non conformes au goût des agresseurs, se sont terminés par l’intervention de la police qui a réussi à délivrer les victimes. Au moment de leur interpellation, les agresseurs ont continué tout de même de répéter cette phrase: «Regardez, les gens se plaignent de la débauche, alors que cette fille est nue».

Si pour les uns, les agressions et les autres formes de violences, commises par une poignée d’individus voulant imposer leurs lois au Maroc, sont devenues une règle, d’autres rappellent que les autorités ne ménagent aucun effort pour assurer l’ordre public et que, dans un Etat de droit, il n’y a ni anarchie, ni impunité. A ce propos, il est utile de rappeler que la Constitution de 2011 a accordé une place importante à la question des libertés publiques. Dans son article 22, elle souligne ce qui suit: «Il ne peut être porté atteinte à l’intégrité physique ou morale de quiconque, en quelque circonstance que ce soit et par quelque personne que ce soit, privée ou publique». Le même article précise: «Nul ne doit infliger à autrui, sous quelque prétexte que ce soit, des traitements cruels, inhumains, dégradants ou portant atteinte à la dignité».

Face à la montée des extrémismes de toutes sortes, les épris de liberté et tous ceux qui, parmi les forces vives du pays, croient au progrès, à la modernité et à l’ouverture sur l’autre, appellent à faire face au danger qui menace les acquis démocratiques du Royaume.

Mohcine Lourhzal

Le travesti de Marrakech veut quitter le Maroc

Le Procureur général près la Cour d’appel de Marrakech a adressé, lundi 7 janvier 2019, une convocation au travesti interpellé par la police à Marrakech, à la suite d’un accident de la circulation survenu le 1er janvier, dont des photos et des vidéos ont largement circulé sur les réseaux sociaux. Le jeune a été auditionné le lendemain par le Procureur général, à la suite d’une plainte déposée par le Centre national des droits de l’homme, concernant le traitement humiliant dont il a fait l’objet. Lors de cette audition, il a livré sa version des faits, faisant savoir qu’il a entamé une procédure de demande d’asile à l’étranger, car ne pouvant plus supporter les regards accusateurs et le dénigrement dont il fait l’objet de la part de la société.

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