dimanche 22 octobre 2017

Mehdi Alioua : «Il faut un plan Marshall pour l’éducation»

L’avis du Conseil supérieur de l’éducation, de la Formation et de la Recherche Scientifique sur la suppression de la gratuité de l’enseignement post-obligatoire au Maroc a fait l’objet de critiques acerbes de la part des défenseurs du droit à la gratuité totale et inconditionnée de l’enseignement. Mehdi Alioua, Docteur en sociologie à l’UIR (Université Internationale de Rabat), fait partie de ces personnes qui estiment que la gratuité de l’enseignement au Maroc est une ligne rouge à ne pas franchir.

(Entretien)

La polémique enfle autour d’une éventuelle suppression de la gratuité de l’enseignement public post-obligatoire (lycée et cycle supérieur) pour les catégories sociales aisées. Comment voyez-vous cette mesure au cas où elle est actée?

C’est pour moi une fuite en avant vers une société segmentée qui peine à comprendre que les inégalités sociales sont le produit d’un cancer contre lequel il faut lutter. Je pense, par exemple, qu’il faut sacraliser l’école publique, depuis la petite enfance jusqu’au lycée, quitte même à interdire ou, au moins, fortement limiter l’école privée. L’école doit être obligatoire, publique et gratuite. C’est seulement à partir de là que nous pourrons avoir un espace de socialisation, de transmission et d’apprentissage mixte, ce qui aura l’avantage d’améliorer la cohésion sociale, de renforcer l’investissement des parents dans l’école et d’améliorer le niveau. L’école n’est pas en-dehors de la société, elle en est le produit: nous avons une école à l’image de notre société qui a laissé trop de place à l’égoïsme, à l’incompétence et à la médiocrité. Par contre, il arrive un âge où la société n’a plus à prendre en charge, avec autant d’effort, la formation des adultes. Et les coûts doivent être partagés, tout en maintenant un système de bourse à la fois au mérite et sur critère social. Le privé en général et plus spécifiquement les partenariats privés public sont de bons leviers pour mettre en place, dans un pays comme le Maroc, des universités de grande qualité. Mais cela doit concerner le supérieur, pas le secondaire, ni le primaire. Il faut se poser la question de la société dans laquelle nous voulons vivre!

D’aucuns estiment que le Conseil Supérieur de l’Education, de la Formation et de la Recherche scientifique aurait mieux fait d’appeler à l’augmentation du budget alloué à l’enseignement.  Partagez-vous cet avis? 

Oui, il faut augmenter les budgets d’une manière considérable! Il faut un plan Marshall pour l’éducation et il faut la sacraliser. C’est le bien commun le plus précieux que nous avons et on est en train de le détruire! Pour moi, il y a trois réformes indispensables et coûteuses en argent, temps et énergie. D’abord, rendre l’école obligatoire dès trois ans et développer ce que l’on nomme le prés-scolaire. Tous les systèmes qui ont réussi ont commencé par apprendre aux très jeunes enfants à devenir des écoliers, pour pouvoir se concentrer sur l’essentiel plus tard. Nous devons faire aussi appel à la coopération internationale pour former nos instituteurs et les accompagner dans cette réforme. Nous avons besoin de meilleurs centres de formations. Bref, un système d’école normale généralisée où l’on apprend le métier de l’enseignent, la pédagogie nouvelle, la connaissance de l’environnement, la sociologie de l’éducation, etc. Enfin, il faudrait remettre les enfants et leurs familles au centre du projet éducatif. Il faut plus de démocratie scolaire, à travers l’accompagnement des familles en difficulté, en leur apprenant la culture scolaire. Nous avons un pan générationnel analphabète qui envoie ses enfants à l’école sans être capable de les suivre. Au lieu de le culpabiliser ou de palier à ce manque avec des cours de soutient, il faut faire des cours parents-enfants autour de projets éducatifs pour qu’ensemble, ils apprennent la culture scolaire. L’arabisation a fait que nous avons mis l’idéologie avant la science, la politique avant le pragmatisme et, pire, la croyance avant la raison. Comme si les Marocains allaient apprendre la langue sur un coup de baguette magique! Or, il fallait un projet pédagogique basé sur une vraie connaissance de la réalité du Maroc d’alors: un pays analphabète, non arabophone. Nous payons aujourd’hui ce manque de clairvoyance.

Les détracteurs du gouvernement estiment que ce dernier est en passe de privatiser l’enseignement et la santé au Maroc. Quelles en seraient les retombées sur le climat social?

Nous avons là les germes des troubles sociaux et des violences nihilistes de demain qui, en réalité, ont déjà commencé avec le terrorisme djihadiste. Dans une société, il y a encore pire que les inégalités sociales: la perte de sens. Quand les évènements n’ont plus de sens et quand ne sait plus expliquer pourquoi des enfants meurent en bas-âge dans certaines régions à cause de maladies facilement traitées à Rabat et pourquoi certains sont dans des écoles du luxe et d’autres dans des lieux où on ne mettrait même pas un chien, alors, on a une société au bord de l’explosion.  Si nous ne luttons pas plus efficacement contre les injustices sociales avec conviction et si nous ne donnons pas plus de sens à la chose commune, au service du public, nous irons droit dans ce cauchemar! La responsabilité de nos élus et de la classe moyenne qui a plus voté que le reste des Marocains est engagée.

Propos recueillis par: Mohcine Lourhzal

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