vendredi 15 décembre 2017

Gouvernement : Y être ou ne pas y être n’est pas la question

Tout le monde s’accorde à dire que le gouvernement tarde à se constituer. Le temps passe, certes, mais n’est-il pas mieux de laisser passer ce temps et de construire sur du solide, plutôt que de former un gouvernement qui n’aura, une fois sur pied, que la forme de cette institution censée être forte, solide et solidaire?

On parle de blocage et d’entrave à la bonne marche des consultations-négociations entre le chef de gouvernement nommé et les partis qu’il veut ou espère avoir dans sa formation; alors qu’en réalité, les choses ont pris une autre tournure à cause soit du manque de clarté dans la position de certains partis, soit dans la rigidité des positions de certains autres…

Le chef de gouvernement nommé, Abdelilah Benkirane, compte tenu d’une alliance qui le lie au PPS, s’obstine à avoir ce parti dans sa formation. Et, considérant une parole d’«homme politique» donnée au patron trop controversé de l’Istiqlal, il ne veut rien entendre sur une éventuelle formation dans laquelle ne figurerait pas ce parti historique et nouvel allié incontesté du PJD. De la sorte, il fait face à un parti, le RNI, qui compte depuis un certain temps et pose ses conditions. Celui-ci veut accaparer le maximum de portefeuilles importants et garder l’UC, son allié, dans les parages. Mais, en même temps, il refuse de faire partie du gouvernement aux côtés de l’Istiqlal.

Ainsi, ce qui semblait à Benkirane, au lendemain des élections, aussi «clair» que l’eau de roche s’embrouillait au fil des tractations qui se sont avérées plus délicates, voire plus difficiles qu’il ne le pensait.

L’affaire se compliquait davantage face aux positions incompréhensibles de certains partis, en l’occurrence le MP (qui n’a pourtant raté aucun gouvernement depuis les années 60) et l’USFP dont le Premier secrétaire joue clairement un double jeu.

A 4 ou 5, le compte est bon

Au début, Benkirane visait une composition simple, mais efficace: prendre les partis les mieux placés (en dehors de son rival historique le PAM) et s’assurer une majorité écrasante. Différents scénarii ont ainsi vu le jour. Le PJD (125 sièges) allait composer avec le PI (46 s.), le MP (27 s.) et le PPS (12 s.), soit un gouvernement majoritaire avec 210 sièges.

Les consultations entamées, un autre parti va émettre le souhait de faire partie du gouvernement. C’est l’USFP qui, avec ses 20 sièges, ramènera, dans une autre hypothèse, le nombre à 230 sièges. Puis le RNI -dont on attendait la tenue de son Congrès national, suite à la démission, au lendemain de l’annonce des résultats des législatives, de son  secrétaire général, Salaheddine Mezouar- qui va élire Aziz Akhannouch à sa tête. Le parti est approché et ne cache pas son intention de faire aussi partie du gouvernement. Il pose cependant ses conditions, dont l’exclusion du PI que Benkirane a du mal à avaler, bien que cette composition, incluant le RNI (37 s.) et l’UC (17 s.), lui offre une majorité reposante (220 s).

Et le blocage fut

Là commence alors le feuilleton intitulé «blocage» qui dure encore, quoique pour beaucoup d’intervenants, il n’y a pas de blocage du tout et que les choses prennent juste le temps nécessaire pour mettre sur pied un «bon» gouvernement.

Cependant, le PJD et le RNI continuent de s’accuser mutuellement du retard dans la formation d’une nouvelle coalition gouvernementale.

Du côté du PJD, l’on soulève surtout plusieurs interrogations sur «la partie» qui serait à l’origine du blocage. Sans pour autant parler de «crise politique», on préfère relater une «entrave à laquelle il faudra trouver des solutions» tout en insistant, comme pour justifier le retard, que les délais pour la formation d’un nouveau gouvernement restaient dans les normes, mais que «chaque partie devra assumer ses responsabilités».

L’autre partie, le RNI, persiste et signe en imputant le blocage retardant la formation d’une nouvelle coalition gouvernementale au chef de gouvernement désigné. Le RNI argumente à cet effet qu’il n’a eu que 37 sièges, alors que le PJD en a recueilli 125. Et que le Roi a reçu son Secrétaire général et l’a chargé de former une coalition gouvernementale. Benkirane doit donc, selon les membres du RNI, faire preuve de mobilisation…

Le RNI ne ferme cependant pas la parenthèse et reste ouvert à toute  proposition logique et acceptable qui lui sera faite lors de la reprise des consultations avec le chef de gouvernement, Abdelillah Benkirane.

Selon le RNI, lors de ces consultations, l’on devra prévoir une solution et même une participation si des conditions sont réunies, concernant notamment le futur programme gouvernemental et la participation du Parti de l’Istiqlal. Certes, la question de la participation du PI, à laquelle s’oppose le RNI, n’a pas été définitivement réglée. Mais on n’écarte pas, ces derniers jours, un possible assouplissement de la position de Aziz Akhannouch à ce sujet. On parle même d’un gouvernement avec l’Istiqlal, mais sans Chabat. Toutefois, ces consultations ne pourraient pas déboucher sur la formation du futur gouvernement avant janvier 2017, estime-t-on du côté du Bureau politique du parti de la Colombe.

Malgré la lenteur qu’accusent les consultations, on assure de part et d’autre qu’il n’existe pas de «blocage», puisque ce dialogue se tient au Maroc, un pays d’institutions qui fonctionnent normalement et, par conséquent, les tractations pour la formation du gouvernement peuvent prendre le temps qu’il faudra. Et un appel au calme, à la retenue et à la sagesse, pour contrer des voix qui dramatisent les choses et pensent même à un gouvernement d’union nationale!

Mais… pas de gouvernement d’union nationale

Au vu du retard qu’accusent les négociations et les problèmes auxquels elles se heurtent, on a commencé à voir l’option d’un gouvernement d’union nationale. Une idée qui ne saurait mûrir, compte tenu de  l’inconstitutionnalité de la procédure.

En effet, il n’y a pas de raison pour recourir à un gouvernement d’union nationale, vu qu’il existe des handicaps d’ordre constitutionnel et politique entravant la mise en œuvre de cette procédure. L’article 47 de la loi fondamentale du 1er juillet 2011 est clair et sans ambigüité. D’une part, il n’est pas permis de nommer un chef de gouvernement en dehors du parti ayant remporté les élections. Ceci barre catégoriquement la route à la nomination d’un technocrate ou d’une autre personnalité partisane à la tête du gouvernement. Le recours à cette procédure reste une violation flagrante des termes de la Constitution. D’autre part,  il est impossible, politiquement parlant, d’emprunter cette voie dans la mesure où cette démarche est généralement suivie pour faire face à une crise politique, ce qui n’est absolument pas le cas actuellement au Maroc.

Il est vrai que le gouvernement aurait dû voir le jour il y a quelques semaines déjà. Mais la difficulté des négociations, marquées par l’absence de compréhension et de consensus entre les responsables des formations politiques, a fait que les choses ont pris cette tournure qui est loin d’être une crise appelant le recours à un gouvernement d’union nationale.

A quoi joue-t-on au juste?

Deux partis restent dans la course, mais avec des positions controversées. Au point qu’on n’arrive toujours pas à savoir s’ils sont dans le jeu ou «hors-jeu», car aucun des deux n’a fait preuve d’une position claire et ni manifesté sa volonté de faire partie soit du gouvernement, soit de l’opposition.

Deux partis et pas des moindres, l’USFP et le MP demeurent ainsi dans un «flou» total.

Pour Mohand Laenser, le chef de gouvernement désigné doit changer de méthode et arrêter de rejeter sur les autres la responsabilité du blocage actuel qui touche la formation de son gouvernement. La balle est désormais dans son camp. C’est donc à lui de trouver la solution.

La logique du chef de gouvernement mènera inéluctablement à une crise politique, affirme Laenser qui attribue le blocage que connaît le processus de formation de gouvernement à la logique des négociations adoptée par Benkirane. Le chef de gouvernement désigné veut imposer ses conditions et sa volonté à ses partenaires, une manière de faire qui a débouché, selon Laenser, sur la naissance de deux clans politiques opposés. Ainsi, au lieu de veiller à faciliter les négociations, Benkirane a tenu sciemment à les compliquer, note le dirigeant haraki. 
Pis encore, assure Laenser, le chef de gouvernement désigné a fait en sorte qu’un clan, le sien, accuse l’autre de violer la Constitution et de passer outre les règles et les principes démocratiques. Ce qu’il considère comme des accusations graves. Le patron du MP fait observer, par ailleurs, que la Constitution n’impose à aucun parti de répondre favorablement aux attentes et à l’invitation du chef de gouvernement désigné. Il n’y pas non plus dans la loi suprême ce qui oblige ce dernier à satisfaire les exigences de ses futurs alliés.
En définitive, selon Laenser, la balle est aujourd’hui dans le camp de Benkirane. «Quel que soit le degré d’amitié ou de sympathie qui nous lie à une partie ou à une autre, cela ne peut être une raison valable pour hypothéquer l’avenir du pays», assène-t-il. Et d’ajouter: «il est du devoir du chef de gouvernement et aussi du parti concerné (l’Istiqlal en l’occurrence) de mettre fin à cette situation. On ne peut pas rejeter la responsabilité sur l’autre partie qui, elle, ne demande que la confiance, la cohésion et l’efficacité». Le message de Laenser, adressé clairement à Benkirane, porte particulièrement sur les mécanismes des négociations et considère que Benkirane manque de capacité et d’aptitudes en matière de négociations. Pour le chef du MP, négocier, ce n’est pas satisfaire la volonté des uns et des autres, mais concrétiser les voies possibles et raisonnables. Au lieu de cela, «Benkirane a essayé d’imposer le duo, le PPS et l’Istiqlal et demande aux autres de compléter, arithmétiquement, sa majorité». Rudes critiques, certes, mais quelle est la position du Parti de Laenser dans tout ça? Autrement dit, on ne voit pas bien de quel côté il se place, c’est-à-dire: plutôt gouvernement? Plutôt opposition?

Même attitude chez Driss Lachgar qui, tout en relatant les liens «historiques» forts entre l’USFP et le PJD, ne fait preuve d’aucune position claire. Parfait, depuis quelques années dans son rôle à l’opposition, l’USFP se dit aujourd’hui, par le biais de son 1er secrétaire, prête à faire partie du prochain gouvernement pour des raisons, dit-elle, «d’intérêt national». Rien de bien clair non plus. Ce qui met de plus en plus ces deux partis en dehors de la coalition, à mesure que les négociations avancent. D’ailleurs, à lui seul, l’Istiqlal pèse presque le même poids avec ses 46 sièges (en face des 20 s. de l’USFP et des 27 s. du MP). Par ailleurs, ce genre de position a eu des effets néfastes sur ce qui devait être une force politique redoutable, en l’occurrence la «Koutla». Agonisante, depuis quelques années déjà, cette entité vit aujourd’hui une dislocation telle que ses composantes font cavalier seul, chacun de son côté et c’est justement l’USFP qui mène ce bal.

Hamid Dades

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