vendredi 20 octobre 2017

Daech : Un an de prétendu califat

Daech combattant

Le 29 juin 2015, le groupe Etat islamique (EI) fêtait le premier anniversaire de la proclamation de son «califat», un territoire situé à cheval entre l’Irak et la Syrie. Mais son action est bien plus vaste par des ralliements ou des copycats, des imitations.

L’action de Daech paraît se diversifier au fil des mois au-delà de son occupation territoriale de fait. En une année, les attaques de l’Etat islamique se sont diversifiées. En 2014, seulement six pays avaient été visés, selon l’Institut pour l’étude de la guerre américain (ISW) qui compile minutieusement les données. Les attaques ont visé en très grande majorité l’Irak (1.097 attaques, soit environ 88% du total), devant la Syrie (134), le Liban (23), la Turquie (4), l’Egypte (3) et Israël (1).
Le premier semestre de 2015 montre déjà une diversification géographique. Arabie Saoudite, Afghanistan, Egypte, l’EI a allongé sa liste de cibles. Les meilleures preuves restent les attentats à Sousse (Tunisie) et au Koweït, tout comme les nombreux attentats en Libye ou au Yémen. Il ne faut pas non plus oublier qu’Amedy Coulibaly, le tueur de l’Hyper Cacher de la porte de Vincennes, lors des attentats de janvier 2015 à Paris, a revendiqué dans une vidéo son appartenance au groupe Etat islamique. Même l’Australie a été touchée.
Certes, l’état islamique milite pour regrouper les musulmans partageant son radicalisme sur un territoire historique et cela reste sa priorité. Mais la globalisation paraît imposée par le recrutement mondial favorisée par les migrations des combattants étrangers.

«Les combattants étrangers sont dans une perspective beaucoup plus globalisante et peuvent faire pencher la balance vers une extension du conflit», estime Myriam Benraad, politologue spécialiste du Moyen-Orient et auteure de «Irak, la revanche de l’histoire: de l’occupation étrangère à l’Etat islamique» (éditions Vendémiaire).
Boko Haram est une illustration de l’extension de Daech ou de son influence au-delà de son territoire arabo-musulman. Des membres présumés du groupe islamiste ont perpétré trois attaques dans le nord-est du Nigeria qui ont fait du mercredi 1er juillet la journée la plus sanglante depuis l’arrivée au pouvoir de Muhammadu Buhari.
L’attaque du village de Kukawa, proche du lac Tchad, au cours de laquelle au moins 97 personnes ont été tuées, est de loin le pire carnage depuis l’investiture, le 29 mai, du président Buhari qui a érigé en priorité la lutte contre les insurgés affiliés au groupe Etat islamique (EI). Peu après, à une cinquantaine de kilomètres de là, dans le même Etat de Borno, des islamistes lançaient l’assaut sur deux villages voisins à la sortie de Monguno: 48 fidèles musulmans réunis pour la prière du soir ont été fusillés et les villages ont été entièrement rasés. Les musulmans ne sont pas plus épargnés que les catholiques.
En tout, plus de 400 personnes ont péri dans les violences attribuées à Boko Haram depuis un mois, selon un décompte de l’AFP. Le vice-président Yemi Osinbajo, en tournée dans cette région, a réaffirmé la détermination du président Buhari à «mettre fin à l’insurrection terroriste dans le nord-est».
Les attaques de Boko Haram et leur répression par les forces de sécurité ont fait plus de 15.000 morts depuis 2009 au Nigeria, pays le plus peuplé et première économie d’Afrique.
Une opération militaire régionale lancée en février par le Nigeria et les pays voisins, Tchad en tête, a permis au pouvoir nigérian de reprendre possession de la quasi-totalité des localités du nord-est contrôlées par le groupe armé. Mais les attentats n’ont pas cessé pour autant.
Cependant, le grand tour noir qui menace le Mali, l’Egypte, l’Algérie et la Tunisie, c’est bien la Libye. D’où l’intense effort diplomatique du Maroc, que la communauté internationale devrait soutenir plus activement, seule alternative à la guerre pour empêcher la contagion terroriste par le chaos étatique.
Douze personnes suspectées d’être liées à l’attentat de Sousse ont été arrêtées. Interpellées, elles sont suspectées d’être liées à l’attentat terroriste commis le vendredi 26 juin contre l’hôtel Imperial Marhaba de Sousse qui a fait 38 morts, dont 30 Britanniques et 39 blessés. Elles sont soupçonnées de s’être entraînées en Libye avec les auteurs de l’attaque du Bardo en mars et avec Seifeddine Rezgui, l’auteur de l’attaque de Sousse. Les liens de celui-ci avec des extrémistes basés en Libye ayant été évoqués, l’enquête aurait en effet montré que Seifeddine Rezgui était en contact avec des terroristes en Libye et qu’il s’est probablement entraîné dans un camp libyen. Seifeddine Rezgui n’aurait d’ailleurs pas agi seul et avait au moins un complice, selon Mohamed Ali Laroui, le porte-parole du ministère de l’Intérieur tunisien.
La France, sous la présidence Sarkozy, porte une terrible responsabilité dans la situation actuelle. «L’orient le jour» a repris comme «Le Monde» les déclarations très claires d’un général français. Le commandant de la force française Barkhane au Sahel, le général Jean-Pierre Palasset, a estimé que la lutte contre le terrorisme impliquait d’agir partout où il se développe, y compris en Libye. «Elle ne doit pas se faire dans la demi-mesure. Soit on va partout où le terrorisme est et partout où il se développe (…), soit on n’est pas partout où il est et il survit», a relevé le général Palasset, lors d’une vidéo-conférence avec des journalistes à Paris depuis son quartier-général de N’Djamena.
«C’est une réponse très politique qui ne m’appartient pas». «L’efficacité veut que l’on lutte partout contre le terrorisme», a-t-il toutefois insisté. La question d’une intervention se pose particulièrement dans le sud de la Libye d’où part l’essentiel des flux logistiques en hommes et armes qui alimentent les groupes terroristes implantés au Sahel.
Tandis qu’au nord du pays le chaos règne, au gré des combats entre les groupes armés liés à Al-Qaïda et ceux qui ont rallié l’Etat islamique, les militaires français espèrent tenir un cordon sanitaire pour leurs partenaires africains. De nombreux groupes sont orphelins de chefs et doivent recomposer leur commandement sur fond de concurrence avec l’EI et de mimétisme dans la terreur et la violence.
Le jour même où un attentat, promptement revendiqué par Al-Qaïda au Maghreb islamique (AQMI), a tué six Casques bleus burkinabés dans la région de Tombouctou, au Mali, le patron de «Barkhane» assure constater «une décomposition complète du paysage terroriste dans les cinq pays de la région: les principaux groupes sont orphelins de chefs et doivent recomposer leur commandement, sur fond de concurrence avec l’EI et de mimétisme dans la terreur et la violence». De nombreux cadres ont été éliminés par les forces spéciales ces derniers mois dont, à la mi-mai, le charismatique «Al-Targui», l’artisan du ralliement des Touaregs à Al-Qaïda, ainsi qu’Ibrahim Ag Inawalen, considéré comme le chef de la police religieuse du groupe Ansar Eddine.
«Au sud-Libye tout est à faire», a martelé le général Palasset. «C’est le pays incubateur du terrorisme» dans la région, a-t-il noté. La Libye sert aussi de plus en plus de base arrière pour des attentats du groupe Etat islamique en Tunisie.
L’armée française a installé une base près de la frontière libyenne à Madama, dans le nord du Niger, à partir de laquelle elle essaie de perturber les flux jihadistes vers le Mali et le Niger. «Elle sera complétement opérationnelle avec l’arrivée de nos hélicos à l’automne (…), mais nous menons déjà des opérations depuis le mois de décembre. On est sur un rythme d’une opération mensuelle», a précisé l’officier. Le commandant de Barkhane s’est montré plus confiant, malgré les derniers attentats, dans la lutte contre le groupe islamiste Boko Haram au Nigeria. «30 à 40% des forces de Boko Haram ont été détruites» grâce à l’intervention conjointe de plusieurs pays de la région (Tchad, Cameroun, Niger), a-t-il dit.
Reste à évoquer en Afrique la Somalie.
Les islamistes Chabab, de leur côté, sans s’identifier à Daech, mais menaçant la France et ses centres commerciaux, ont revendiqué une nouvelle attaque sur le sol somalien, mercredi 24 juin. La police a annoncé qu’au moins six personnes ont été tuées, dont quatre civils, à Mogadiscio, dans un attentat-suicide au véhicule piégé, ajoutant que le kamikaze visait un convoi de l’ambassade des Emirats Arabes Unis. Six autres personnes ont été blessées, certaines grièvement.
Le représentant des Nations Unies en Somalie, Nick Kay, a condamné la «cruelle attaque terroriste contre les Emirats en Somalie» et indiqué avoir parlé à l’ambassadeur émirati, Mohamed Al-Osmani, qui est «heureusement indemne». Les Chabab considèrent le gouvernement des Emirats Arabes Unis comme étant «apostat».
Les insurgés islamistes somaliens intensifient traditionnellement leurs actions durant le mois de jeûne du Ramadan. Ils avaient déjà attaqué une base des services de renseignement somaliens à Mogadiscio, mais les assaillants avaient été abattus avant de faire des victimes.
Largement vaincus par la puissance de feu supérieure de la Force militaire de l’Union africaine (Amisom) qui épaule l’embryon d’armée somalienne, les Chabab ont été chassés depuis août 2011 de Mogadiscio, puis de la quasi-totalité de leurs bastions du sud et du centre de la Somalie. Ils contrôlent néanmoins toujours de larges zones rurales et ont abandonné le combat conventionnel pour les actions de guérilla et les attentats-suicides, notamment dans la capitale somalienne.
L’union de tous les islamistes radicaux n’est pas encore une réalité comme le prouvent d’autre part les difficultés de Daech à s’implanter en Afghanistan. Le groupe Etat Islamique serait cependant dans une «phase initiale d’exploration» en Afghanistan, d’après le Pentagone qui a décelé «quelques indications d’efforts de recrutement limité», selon un rapport.
«Quelques individus», auparavant affiliés à d’autres groupes, se sont rebaptisés «Province du Khorasan» dans le groupe Etat islamique, mais ce «changement de marque» est «très probablement un effort» pour attirer attention médiatique, financement et recrutement, selon le Pentagone. Ce début d’émergence inquiète cependant la coalition internationale, les gouvernements afghans et pakistanais, mais aussi les talibans, note le rapport transmis. Le groupe Etat islamique «continuera probablement d’essayer d’augmenter sa présence en Afghanistan pendant l’année à venir et cherchera à rivaliser» avec les talibans et autres groupes insurgés du pays.
L’analyse américaine souligne également que le mouvement taliban reste de son côté «résistant», «continuant de tenter de convaincre les Afghans que ses victoires temporaires sont des victoires stratégiques». De tous les groupes talibans, le réseau Haqqani «reste la plus grande menace» pour les forces américaines et afghanes et un «vecteur crucial» pour Al-Qaïda. Cette branche puissante des talibans «reste capable de planifier et de conduire des attaques», malgré les coups récemment portés par l’armée pakistanaise, note le Pentagone.
Les talibans ont mis en garde le chef de l’EI contre toute tentative d’implantation dans leur pays, après des accrochages dans l’est entre leurs hommes et des combattants se réclamant de l’EI. Ils ne veulent pas d’un islamisme arabe dans leur pays.
Les rivalités entre les organisations radicales sont exacerbées par l’émergence de Daech et exploitées, bien sûr, par les services occidentaux pour provoquer des guerres entre les «frères ennemis». Une stratégie qui pourrait finalement être efficace un peu partout, plus que les bombardements de la coalition en Irak et en Syrie.
Frappes ciblées et intoxications, un an après, plus que l’intervention au sol, voilà ce qui menace les terroristes de Daech.

Patrice Zehr

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