Au terme d'une longue série de relais email, j'ai reçu d'une connaissance à moi il y a moins d'une semaine un message qui a pour objet "Maths ???" et qui émane à l'origine du nom d'une dame dont l'adresse d'expéditeur n'avait pas été révélée. Pour la forme et sous le titre "La beauté des mathématiques", le message consiste en une série de tableaux d'opérations d'aditions et de multiplications régulières qui donnent lieu à des représentations graphiques symétriques de chiffres qui frappent l'imagination immédiate. Cela donne au message l'aspect d'une simple distraction amusante s'adressant à la curiosité générale d'un(e) ami(e) destinataire non versé(e)s dans les mathématiques, en lui exposant les propriétés des nombres naturels dans un système décimal.
Mais la morale finale du contenu du message, après maintes manipulations et démonstrations numérologiques, est de prouver par des démonstrations "mathématiques", que "C'est L'Amour de Dieu (Love of God) qui vous permettra de vous dépasser!". (v. http://orbinah.blog4ever.com/blog/lirarticle-162080-1275221.html ). Il s'agit donc d'un prêche habillé de maths.
Un nouveau mode de prêche (le New Preach)
Il s'agit là, en fait, d'un nouveau mode de prêche (daâwa) populaire et populiste qui, au lieu de faire usage d'intimidations traditionnelles tirées de la littérature de l'eschatologie d'outre tombe pour finir par proposer aux intimidé(e)s une recette de formules de prières pour le salut, ce nouveau mode s'adapte à la société du savoir et du triomphe de la science, en faisant un usage détourné des concepts et des catégories scientifiques pour arriver aux mêmes fins, mais avec un résultat collatéral cette fois-ci de déformation des habitudes de la rigueur de la pensée scientifique chez les destinataires impressionné(e)s par des jongleries de vraisemblance scientifique.
Cette mouvance était déjà assez sérieuse en Orient depuis les années 70 du siècle dernier avec des gens comme le Syrien feu Roshdi Fakkar par exemple, dans le sillage d'un Maurice Bucaille (La Bible, le Coran et la science). Mais il parait qu'elle commence à affecter notre espace intellectuel et surtout académique au Maroc. Ainsi par exemple, le fameux prédicateur « scientiste » égyptien, Zaghloul Ennajjar, qui signe parfois ses nombreux articles et ouvrages de cette tendance en se réclamant d'une obscure affiliation à l'agence spatiale américaine NASA, a été programmé pour répéter à la BNRM de Rabat le 11 mai 2009 à 17h une conférence sur Les miracles scientifiques (iîjaaz îilmii) dans le Coran et la Sunnah sous le titre wa l-bahri l-masjuur (« Et la mer gonglée/embrasée ») et dont le texte est affiché depuis fort longtemps sur des dizaines de sites web de prêche.
Parmi ses fameux articles dans cette direction, il y en a un actuellement en ligne, auquel j'ai déjà réagi il y a dix ans par un article publié dans al-ahdath al-maghribia (Maroc). Ennajjar y prétend avoir détecté l'encodage numérologique du poids atomique du fer, à savoir 26, dans le nombre des versets de la sourate coranique qui porte le nom de cet élément naturel (al-hadiyd), à condition toutefois d'avaler une licence de passage, en acceptant une « petite » entorse faite à la tradition qui fixe le décompte des versets dans le Coran. Et ce en comptant la basmalah (formule qu'on prononce pour commencer la lecture d'un passage du Coran) comme verset intégrant de la sourate, afin que les 25 versets de cette sourate deviennent 26 pour les besoins de la démonstration « scientifique ».
En m'amusant avec mes rudiments d'initiation d'amateur aux méthodes de la guématria juive (i.e. exploitation des valeurs alphanumériques dans l'exégèse kabbalistique de la Bible hébraïque), j'ai fait remarquer dans mon article qu'une fois qu'on a fixé le chiffre qu'on cherche à obtenir pour les besoins de la démonstration, les différentes opérations de l'arithmétique (addition, multiplication, etc.), combinées aux valeurs alphanumériques des lettres des termes impliqués dans la démonstration, offrent une infinité de possibilités pour cette obtention. Il suffit d'avoir l'adresse d'un prestidigitateur. Ainsi le chiffre 26, qui est le poids atomique du fer et que Ennajjar cherche à décoder dans le Coran au prix de l'entorse signalée, aurait pu être obtenu d'une façon plus élégante, et par conséquent plus fascinante pour les esprits faibles. Etant donné le système alphanumérique arabe et sémitique en général dit hisaab al-jummal et basé sur l'ordre des lettres A-b-j-d, h-w-z, h-T-y, k-l-m-n, etc. (A=1, b=2, j=3, … y=10, etc.). Le chiffre 26 se trouverait alors encodé dans les lettres même du terme pour le fer en arabe, à savoir hdyd (h =8 + d=4 + y=10 + d=4). Cela aurait prouvé au passage et par ricochet que la langue arabe est une langue pas comme les autres en cela que son lexique a été prédestiné à révéler les vérités scientifiques qui ne se distinguent plus du message divin selon la nouvelle approche.
En plus, la sourate du Coran associe à l'élément du fer les deux qualificatifs de la Terreur et du Bien (ba'sun shadiid wa manaafiî. Or ce sont là les qualités même de l'Eternel selon le Coran (shadiidu lîiqaab, ghafuufun rahiim) mais aussi dans la Bibile, où l'Eternel se proclame «Jéhovah, Jéhovah, Dieux clément et miséricordieux (…) conservant bonté de cœur à des milliers (…) mais en aucune façon n'exemptera de la punition, faisant venir la punition pour la faute des pères sur les fils et sur les petits-fils, sur la troisième génération et sur la quatrième génération.» (Exode 34, 6-7).
Plus significatif encore : le chiffre 26 est exactement la somme des valeurs alphanumériques des lettres du tétragramme hébraïque YHWH (10+5+6+5) qui est le Non ineffable de l'Eternel dans la Bible hébraïque, ce que la traduction française rend par JEHOVAH et qui, du fait que son Amour est le plus grand, il fait le double du chiffre 13 qui est la valeur alphanumérique des lettres du nom pour « amour » en hébreu, à savoir AaHaBaH (1+5+2+5).
La numérologie est une vieille discipline d'exercices mathématiques. J'en ai lu un bon nombre d'ouvrages, dont un petit bouquin très intéressant : « Les nombres et leur mystères (André Warusfel. Points. 1961) ». En plus de son intérêt de pur divertissement comme dans les jeux d'adresse et les jeux de cartes, la numérologie aiguise les aptitudes mentales de l'individu et surtout son sens de pouvoir envisager les choses observables (concrètes ou abstraites) autrement qu'à partir d'une perspective donnée par défaut par une pure tradition de l'éducation et de la culture. Mais, conjuguée aux différents systèmes alphanumériques (hébreu, arabe et/ou autres) ainsi qu'aux différents construits ou fragments d'une pensée cabalistique déstructurée et décontextualisée et mise au service d'une idéologie, la numérologie devient un instrument efficace pour récupérer ceux qui ont "l'esprit mathématique" pour les gagner à la cause du monde du mystère en déformant précisément dans leurs esprits l'essence même de la dimension et de la démonstration mathématiques en leur donnant un caractère et une allure d'une kabbale fragmentaire et désordonnée (pour une histoire de la cabbale: Dessarrollo historico e ideas basicas de la Cabala. Gershem Sholem. Riopiedras. 1988). C'est ce que Alain Sokal et Jean Bricmont (1995) appellent "Imposture intellectuelle", adapté ici aux particularités d'un background culturel et intellectuel particulier, celui d'une société arabo-islamique bloquée, et mis au service d'un new prêche qui s'avère rapporteur, aussi bien pour la cause en tant qu'entreprise sociopolitique que pour, et surtout pour, le prédicateur lui-même, qui y trouve une carrière "scientifique" avec plus de vedettariat et de largesses "mécènes".
Le problème ne réside pourtant pas dans ce que choisissent les individus comme plus court chemin vers un vedettariat rapporteur. Le problème, c'est que la belle salle de conférence de la BNRM de Rabat était pleine à craquer le lundi 11 mai 2009 devant le professeur de géologie, Zaghloul Ennajjar, pendant que celui-ci déployait ses dons d'orateur prêcheur à coup d'arguments « scientifiques » relevant des sciences de la Terre et du Cosmos, sur le fond d'une projection en data show d'un documentaire intimidant sur les activités volcaniques embrasées des fonds marins. Et ce, pour démontrer le miracle scientifique du verset 6 de la sourate al-Tawr du Coran (wa al-bahri al-masjuur "et la mer gonflée/embrasée"). Pourtant, pas de monde intellectuel ni académique dans la salle, mais plutôt des officiels, entre autres un ministre d'Etat et l'ambassadeur d'Egypte en tête au premier rang. Le reste, c'est un parterre dense d'étudiants et d'étudiantes élégamment voilées des facultés de sciences pour la grande majorité à en juger d'après les déclinations d'identité des poseurs/ses de questions.
Des questions d'étudiant(e)s émerveillé(e)s qui vont, selon la spécialisation de l'étudiant(e), de l'interrogation sur les miracles scientifiques du Coran en matière de la constitution de l'eau (H2O) à l'interrogation sur ses miracles scientifiques en matière de diététique ou en sciences de communication, ou encore des questions qui expriment des soucis sur l'avenir de cette école de « renaissance scientifique et intellectuelle ». A cette dernière question, le prédicateur scientiste a apporté une réponse réconfortante en annonçant notamment, et c'est là le point fort significatif, que plusieurs universités, notamment au Liban mais aussi ailleurs, ont maintenant franchi le pas institutionnel en lançant des filières ou départements pour former des jeunes dans le creuset de son école des miracles scientifique du Coran et de la Sunna.
On ne sait pas à quoi cette annonce d'institutionnalisation rime pour le pays hôte, Maroc, si l'on sait que le prédicateur a été invité grâce à une collaboration entre deux ministères du gouvernement marocain avec l'ambassade d'Egypte à Rabat. Est-ce là le début d'une réponse particulière et originale à apporter à la carence que constitue le vide terrible au niveau des curricula universitaires en matière des sciences philosophiques et épistémologiques nécessaires pour accompagner et bien asseoir le savoir scientifique du plan décennal Emergence pour la formation d'ingénieurs afin que ceux-ci et celles-ci ne finissent pas comme a fini le jeune ingénieur Hicham Doukali en essayant de se faire exploser à l'aide d'une bombonne de gaz à l'intérieur d'un autocar de vieux et vieilles touristes le 13 août 2007 à la place Lehdim à Meknès ? Ceci d'autant plus que les officiels présents, le ministre d'Etat en tête se sont précipités au terme de la conférence pour prendre une photo pour la presse autour de la vedette des miracles scientifique du Coran.
Il paraît qu'une catastrophe intellectuelle se prépare, plus grave encore que se que l'on constate déjà : alors que la semaine dernière, lors des agoras des journées 6-8 mai 2009 tenues à la même salle de la BNRM pour débattre sur le thème de "Religion et politique; Sous le signe Ibn Rochd" (Averroès), cette salle n'était animée que par une assez légère audience toute d'un certain âge et constituée substantiellement de ressortissants étrangers et en l'absence encore une fois d'un monde intellectuel jadis médiatisé ainsi que des universitaires concernés. Une absence bien soulignée d'ailleurs par le directeur de la BNRM au terme de ces journées. Ce sont les étudiants des facultés des sciences qui ont afflué massivement pour s'abreuver et s'imbiber du discours des miracles pour parfaire leur formation en tant que cadres du futur proche. La présence des officiels au premier rang et leur précipitation à poser pour la presse avec la vedette des miracles pour annoncer la couleur de la conjoncture en cette période préélectorale où l'on sait qu'aucun geste n'est gratuit dans ces cercles, sont autant de signes qui consacrent cet afflux et réconfortent ainsi les jeunes dans leur chemin de quête désespérée pour donner un sens aux formules scientifiques qu'ils/elles apprennent par cœur sans arrière plan philosophique et de sciences humaines approprié.
Le cadre général de l'action Zeghloulienne
Zeghloul Ennajjar est président de la Commission des Miracles Scientifiques au sein du Conseil Supérieur des Affaires Islamiques en Egypte, une commission qui émane de l'Instance pour les Miracles Scientifiques dans le Coran et la Sunna (http://www.nooran.org), créée en Arabie Saoudite par le Conseil Supérieur Mondial des Mosquées qui relève de la Ligue du Monde Musulman dont le siège est à la Mecque. Parmi les objectifs fixés par cette dernière instance (traduit de l'arabe) :
(1… 2 …)
(3) "Lier les sciences de l'univers aux vérités de la foi et l'introduction des contenus des recherches réalisées [au sein de l'Instance] dans les programmes d'enseignement dans tous les établissements et à tous les stades", (4 …),
(5) "Orienter les programmes des miracles [scientifiques du Coran et de la Sunna] pour qu'ils deviennent un des instruments du prêche", (6 … - 13 …)
(14) "Intervenir auprès des responsables de l'enseignement privé et public des institutions d'enseignement et auprès des organisations islamiques concernées par les sciences et la culture afin qu'on introduise les recherches validées par l'Instance dans les programmes d'enseignement dans les étapes appropriées des études",
(15) "Inciter les universités à offrir des possibilités et à encourager l'inscription dans des études supérieures dans le domaine des miracles scientifiques du Coran et de la Sunna et ce, par l'octroi de bourses d'études.
C'est dans le cadre de cette stratégie d'impliquer les officiels concernés de hautes instances au Maroc précisément, que lors du Premier Colloque au Maroc des Miracles Scientifiques du Coran et de la Sunna, tenu à Rabat les 27-28 novembre 2004, le représentant de l'Instance mère, le Saoudien, Abdallah Al-Qarni qui avait notamment mené une étude "scientifique" sur l'indestructibilité du coccyx d'où l'être humain sera ressuscité selon un hadith du Prohpète, a émis son appel solennel à l'antenne marocaine de ladite instance en ces termes :
« A mon avis, je propose à mes frères marocains la constitution d'un Conseil Consultatif pour l'Instance Marocaine pour les Miracles Scientifique dans le Coran et la Sunna, qui compterait parmi ses membres le Dr. Abbas Al-Jirari, Conseiller de Sa Majesté Mohamed VI, le président du Conseil des Oulémas de Rabat le Sheikh Abdallah Guedira, le recteur des Etudes Islamique (sic) fadiilat Mohamed Belbachir, le doyen de la Faculté des Science de Rabat et le Président de l'ISESCO, Dr. Touijri. (…) ceci n'est qu'une simple proposition et c'est à mes frères marocains de disposer selon leur propre point de vue ».
Mohamed Elmedlaoui : Responsable de l'équipe Géopolitique, Identité et Migration (GIM)
Institut Universitaire de la Recherche Scientifique – Rabat






