Amazigh Kateb, l’ex-leader du groupe Gnawa Diffusion, vient de sortir son premier album solo, auquel l’artiste a donné le titre de « Marchez noir ». Dans une interview exclusive accordée au « Reporter », « l’homme libre» nous en livre un avant-goût…
Vous venez de sortir votre premier album solo qui porte le nom «Marchez noir», en quoi se distingue-t-il de vos précédents opus avec les Gnawa Diffusion?
C'est un album plus axé sur les textes et sur mon histoire personnelle. Il y a plus de place pour la voix. Quant à l'instrumentation, celle-ci s'articule autour du propos. Il faut noter, cependant, que certains titres sont plus fournis.
On pourrait passer du temps à comparer ce travail avec celui de Gnawa Diffusion, mais, je pense que l'auditeur sera plus objectif que moi, puisqu’en ce qui me concerne, c'est toujours la même route, comme vous pouvez le constater en écoutant le titre « Trig el guelb ». Je recherche toujours les mêmes émotions. L’exemple du titre « Ettsoukine » en est la preuve. J’utilise, également, le même instrument « le gumbri » et je prône toujours les mêmes buts et la même envie de crier, quand le silence pèse sur moi. J'ai seulement changé d'équipe. C'est toujours la même route, J’ai juste changé de véhicule.
Qu'est ce qui vous a inspiré le titre «Marchez noir»?
La volonté de laisser une trace et d'écrire l'histoire des peuples tous ensemble, en noir sur blanc, pour que nous nous mettions en marche et rétablissions la vérité face aux histoires officielles jonchée de compromis, de ménagements d'intérêt étatiques, et politiques. C'est aussi un hommage à toutes les marches de protestations, et un rejet du manichéisme planétaire qui voudrait imposer l'idée d'une marche blanche sur les traces des yankees, prônant la démocratie et les droits de l'Homme, les armes à la mains en massacrant les populations dites de l'axe du mal. C’est comme ce que l’on faisait par le passé, au nom de la croix et de la civilisation.
On dit que dans «Marchez noir» c'est la « lyre Amazigh » qui se déchaîne, cela veut-il dire que Amazigh n'avait pas suffisamment de liberté artistique avec les Gnawa Diffusion?
Ce n'est pas une question de liberté, ce sont les étapes normales de la vie. Il y a toujours un moment où on change quelque chose sinon on s'endort. Quand on est dans l'écriture et la musique, on est en ballottage entre plusieurs mondes. C’est pour cela qu’il faut à un moment donné, mettre un terme à ce mouvement présent pour réfléchir au mouvement suivant. C'est comme s'arrêter pour reprendre son souffle après avoir nagé longtemps. J'avais besoin de m'arrêter pour souffler après 15 ans de Gnawa Diffusion. La deuxième nécessité était qu'après un temps de repos, j’ai ressenti le besoin de reprendre le travail et la route puisque je ne connais que ça et que je me suis drogué à l'adrénaline pendant près de 20 ans. Je n'ai pas de trace de shoot sur les bras, mais, j'ai du son dans le sang. Et de la stéréo dans mon audio-globine (rire…).
La sortie de ce nouvel album coïncide avec le 20ème anniversaire commémoratif de la disparition de Kateb Yacine, votre père. S'agit-il d'une pure coïncidence ou cela a-t-il été préparé bien à l'avance ?
C’est dans le sens des choses, cela n'est pas voulu mais je ne crois pas au hasard. Certains titres de cet album existent depuis longtemps, d’autres sont tout nouveaux. Les textes de mon père mis en musique existent depuis 2007 par exemple. Il a fallu le temps de produire et de tourner sur la même période. L'album devait sortir en mai dans mon premier pronostic, mais c'était sans compter avec une tournée de 30 concerts qui a mobilisé du temps, de l'énergie, du travail en plus et du plaisir aussi. C'est un ensemble de choses qui créent le symbole, et non pas le contraire. Un drapeau n'existe jamais avant le peuple qu'il représente. Une cause est faite des aspirations de ceux qui la portent. « Marchez noir » est teinté de mon histoire personnelle jusqu'à sa date de sortie, le 17 octobre, date à laquelle, la police française, aux ordres de Maurice Papon, réprimait en tuant et en jetant dans la Seine, plusieurs dizaines d'ouvriers algériens venus de la banlieue de Paris, manifester leur soutien au FLN, en marchant pacifiquement, sur la capitale, en 1961.
J'ai créé Gnawa Diffusion alors que je n'avais que 20 ans. Aujourd'hui c'est mon père qui a 20 ans quoique je n'aime pas l'idée de commémorer les 20 ans de la mort de mon père. Cet album contient deux de ses textes de jeunesse; c'est cette même jeunesse qui a vaincu les années de vide et de tristesse. Je ne suis pas dans la nécrologie. La mort ne se vit pas, elle donne de la valeur à la vie.
De quel style s'agit-il dans «Marchez noir», sachant que vous y aviez introduit de nouveaux instruments tels que le piano et le DJ?
Ce sont toujours les mêmes influences, avec parfois des couleurs très similaires à ce que j'ai pu faire auparavant, à la différence que le DJ Boulaone apporte un aspect urbain poussiéreux et très actuel. Le pianiste, Mehdi Ziouche, joue des synthétiseurs et apporte une couleur plus présente puisque il y a moins de monde autour, c'est un jeune musicien de talent. Enfin, Amar Chaoui aux percussions et Mohamed Abdennour qui sont d'anciens musiciens de Gnawa Diffusion apportent, eux, un jeu et des ambiances que nous abordions auparavant.
On sent qu'il y a derrière ce nouvel album une ferme volonté de marquer une rupture à tout prix avec les 15 ans de carrière et même de succès avec Gnawa Diffusion. Vous confirmez ou vous infirmez?
Je ne sais pas qui est derrière le « on sent », mais cet avis n'est pas unanime d'autant plus que ce serait absurde de ma part de rompre avec moi même.
Gnawa diffusion est ma famille. Est-ce que quitter sa famille veut dire la renier ? Chacun de nous ne ressent-il pas le besoin, à un moment donné, de prendre de la distance vis-à-vis des plus proches pour pouvoir se réaliser ?
J'ajoute que j'ai invité sur cet album, Aziz Maysour, Pierre Feugier et Philippe Bonnet. Ce qui prouve encore que ce n'est pas un besoin de rupture avec le passé mais au contraire de dire des choses nouvelles en n'omettant pas de les y raccorder.
Pourquoi avez-vous choisi d'auto-produire ce nouveau disque?
Je n'avais pas envie de reprendre la musique par la recherche de labels et de distributeurs. J’avais aussi un réel besoin de maîtriser entièrement cette nouvelle production, puisque n'étant plus dans une logique de collectif, je me devais, ne serait ce qu'au départ, de prendre plusieurs casquettes et responsabilités. Aujourd'hui, la situation a changé, l'album est produit. J’ai une distribution qui est Harmonia Mundi. En Algérie, l'album est distribué par Izem pro édition. Pour le Maroc, je n'ai, à ce jour, pas trouvé de distributeur.
Les choses avancent parfois vite et parfois trop lentement. Je paye ma liberté sur certains plans et ma liberté me paye sur d'autres.
Vous envisagez d'entamer une tournée en France, en Algérie et en Grande Bretagne pour présenter ce disque. Le Maroc ne figure pas dans la liste, sachant que des milliers de fans d'Amazigh dans ce pays, attendent avec impatience la sortie de «Marchez noir»?
Je suis tout aussi impatient de trouver une distribution au Maroc et d'y faire même une tournée. Malheureusement, sur la période automne et hiver, le calendrier s'est rempli à une vitesse telle qu'il était impossible d'être présent partout. Mais je ne désespère pas de venir très prochainement au Maroc, je sais que la scène marocaine est dynamique et que les occasions ne manquent pas. En tout cas, je ne suis jamais bien loin et quand bien même je pourrais m'éloigner, mon cœur se trouve et restera en Afrique du nord. Maghreb United !






